05/08/2005
Bella Noche
Il fait nuit.
Un garçon se tient allongé, dans l’herbe. Il regarde les étoiles en rêvant.
Une fille se tient debout, devant le garçon. Elle se tient face à une route. Elle attend une voiture qui ne va pas tarder.
Il n’y a personne. Il est tard, la soirée est terminée. Il fait doux.
Le garçon parle. Sa voix est à moitié endormie, presque absente. La fille a la peau pâle, les yeux et les cheveux noirs. Elle est lasse elle aussi. Ils se parlent sans se voir, sans vraiment prêter attention l’un à l’autre.
Le garçon : Bella Noche.
La fille : Quoi ?
Le garçon : Bella Noche… J’ai envie de dire Bella Noche quand je te vois. Tu es comme une nuit, lointaine et douce, comme une nuit immense et fragile.
La fille : Il est tard…
Le garçon : La nuit n’est pas encore finie.
La fille : Il est tard, laisse la nuit dans sa nuit.
Le garçon : La nuit m’enveloppe. Elle m’aspire, elle me couvre tout entier. Elle souffle des caresses sur ma peau, elle pose des lumières sur mes lèvres. Elle emplit mon âme de souvenirs ; de souvenirs qu’elle vole aux amants depuis des siècles et des millénaires ; depuis des millénaires que les amants s’aiment dans la nuit.
La fille : Je ne vois rien. Je n’entends rien.
Le garçon : Je suis seul, face à toi ; face au ciel et aux étoiles.
La fille : Je n’aime pas quand tu n’es pas là. Quand tu n’es pas là, il est toujours un peu plus tard. Il fait toujours un peu plus froid. Je suis toute nue, quand tu es absent. L’air devient métallique, mais en moi tout reste fragile et cotonneux.
Le garçon : Face aux étoiles, la distance ne fait plus peur. Elle est là, devant moi. Une distance presque infinie. Pourtant, le regard la franchit facilement. Je te vois, je peux t’atteindre avec les yeux. Mais, personne ne peut te toucher, jamais.
La fille : Tes mains, seules, me rassurent. Elles sont fortes, indociles, indépendantes. Pourtant, elles existent à travers toi, à travers moi, lorsque mes mains à tes mains s’unissent, comme deux corps étrangers. Alors, pendant ces instants, peau contre peau, doigt attachés, tes mains indociles se font douces et franches et m’appartiennent enfin.
Le garçon : On dit qu’on a chacun son étoile. A chacun un petit morceau de ciel, un petit bout de planète, un point lumineux dans l’obscurité totale. Il y a un peu de moi en toi et cela me rassure. Même si ce n’est qu’un grain de poussière microscopique, une lueur provisoire, une étoile mourante.
La fille : J’aime penser que tu penses à moi. J’aime savoir que je suis présent dans ta tête, à chaque instant. Comme une pensée bienfaitrice, comme une présence au fond de toi. Je ne veux être qu’une pensée dans ton esprit. Pas un souci, pas une lumière éphémère, mais une chaleur qui dure, un bonheur qui se prolonge.
Le garçon : Le temps de la nuit semble une éternité. Mes ancêtres ont regardé les mêmes étoiles, ils se sont perdus dans les mêmes abîmes. Ils pensaient te comprendre ; ils croyaient te lire. Ils ont donné cent noms à tes constellations. Mais le fond de ta matière est resté mystérieux. Tu es restée la même. Nous n’avons pas changé. Ce soir encore, je te regarde et j’ai envie de me perdre dans tes mystères.
La fille : Tu es toi aussi une pensée en moi. Depuis que je te connais, tu m’habites. Tu m’habites par tes questions, par ce que je ne connais pas en toi et que je découvre tous les jours. T’avoir me fait avancer. En toi, j’ai trouvé une âme infinie, complexe qui sait me transporter loin du monde.
Le garçon : J’aimerais te garder en moi et partir. Découvrir avec toi quelques-unes de tes planètes.
La fille : Je t’attends. Pourquoi n’es-tu pas là ?
Le garçon : Mais je n’oserai pas t’affronter, jamais. Je suis incapable de te toucher ou de te parler.
La fille : Je t’attends, comme toujours. Je sais que tu n’appartiendras jamais à personne, mais je suis incapable de résister à ton appel.
Le garçon : Tu n’attends rien de moi, rien du tout. Je suis une pensée qui passe et que tu ne retiens pas.
La fille : Je m’inquiète et tu ne t’en rends pas compte.
Le garçon : Tu es mon rêve, mon étoile, à des milliers de kilomètres, dans une nuit infinie et glaciale.
La fille : J’ai froid. Quand arriveras-tu ?
Le garçon : Il arrive !
La fille : Quoi ?
Le garçon : J’entends sa voiture.
La fille : C’est vrai ?… Oui, c’est lui ! Enfin, tu es là mon amour !
Le garçon : Au revoir !
La fille : Au revoir ! Merci d’avoir attendu avec moi…
Elle s’en va sur la route.
On entend une porte qui claque, une voiture qui démarre.
Le garçon : Ce n’est rien. J’aime bien la nuit.
22:10 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture

