04/11/2008

Le jeu du silence

Ne reviens pas pour dire
ne parle plus
tais-toi.
Laisse-moi respirer le temps de ta présence
N’ouvre pas tes valises
Ne pose pas tes questions
Je suis rouillé d’absence
Et plein de pensées grises

J’ai perdu mes attentes
A force d’espérer
Chaque heure était trop lente
Je voulais tant donner
Qu’à présent je voudrais
Avec toi, allongés,
Je veux me prolonger
Un instant de silence

Clos les yeux
pose-toi
Emmène-moi au creux d’un songe
Oublie la terre, oublie le froid
Ouvre la caresse des cieux
Ma peau avide
Loin des mensonges
Me donne le temps d’être vide

15/08/2008

Quitter le ciel

Perdre un nuage du regard
Laisser couler l’eau du ruisseau
Aller au loin, sortir du vague
Poser la lune dans un cartable
Prendre le chemin contre soi

Balayer la poussière des branches
Ouvrir les fenêtres des montagnes
Oublier les promesses du ciel
Il m’a empli de vide
Il m’a nourri de vent
Il a poussé loin de moi son nuage.

16/06/2008

Les champs de pierre

Cher frère,

Ici les environs ne s’abandonnent pas. Nous sommes dans nos racines imprégnées de terre sèche, sous les vents glaciaux qui flétrissent nos feuilles. Dans les collines le soleil accroupi a perdu son regard et l’horizon ne contemple qu’un petit pied de vigne.

Ici les environs ne m’abandonnent pas. Leurs souvenirs m’enferment dans un instant figé où rien n’arrive et où tout recommence à jamais. Seul le bois gelé de mon écorce et les brumes colorées qui flottent au fond des champs témoignent du temps qui passe.

Ici les environs ne t’abandonnent pas. Tu n’atteindras pas le ciel de tes rêves et je ne serai pour toi qu’une sœur immobile. Vois les trous de l’univers et leurs faims impatientes. Déjà ils engloutissent le jaune et empoisonnent le raisin de mes branches.
   
Ici les environs de l’abandonne pas. Mère attend toujours l’océan silencieux et les grands espaces que tu lui a promis. Elle s’accroche au rocher, là où tu as grandi. Elle espère ton bonheur au-delà des collines. Ne reviens pas. Trouve ailleurs ton soleil et fructifie ta vigne. 

(LES BRIQUES)

26/05/2008

Mon homme

Mon homme. Il a les mains fines et de longs doigts fragiles, et le visage gracieux d’un enfant endormi. Il arrive en retard et déballe son violon. Il nous salut doucement d’un petit regard tendre, mais si ses yeux m’atteignent ils me crèvent le ventre. Je baisse la tête en serrant fort ma harpe.


Mon homme. Il lit sa partition absorbé par ses rêves. Il se tait tout le long et respire sa musique. Insensible au poids de ma détresse. Mes désirs le caressent, ma chaleur le transperce, mais sa peau pâle et froide détourne ma tendresse.
 

Mon homme. Les soupirs de son archet se prolongent sur les murs et je vois tout autour les larmes de sa musique. Il me montre doucement son âme qui cajole, il me porte dans l’air comme une vibration. Je suffoque en-dedans, j’aimerais entrer en lui. Il écarte mes peurs et me donne son souffle.


Mon homme. Je l’attends chaque soir dans le vent de la porte en pensant à des phrases que je ne saurai dire. Dans la rue il fait noir, les passant vivent et marchent, moi je guette l’instant d’une silhouette longue. Il arrive en silence en tenant son violon. Il me voit quand il sort et me sourit enfin.


Mon homme. Nous marchons en silence dans les lumières jaunes, puis il glisse des mots comme des perles froides. Nous marchons côte à côte sur les trottoirs humides; mes phrases sont coincées dans le fond de ma gorge. Je marche dans sa bulle mais le vent de la nuit lui sèche le fond des yeux.


Mon homme. Il arrive à sa porte et je suis épuisée. Il me fait une bise et monte l’escalier. Les murs de l’immeuble m’enferment loin de lui, la lune au fond des cieux est moins seule que moi. Il embrasse sa femme et partage son repas. La musique s’éteint et je pense : « A demain ».

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18/05/2008

Comptine sous la pluie

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Pluie d’avril et lèvres sèches
Ta main tiède que je presse
Qui es-tu ? Souris-tu ?
Perdons-nous dans les rues fraîches.

Retiens-moi la pluie des cieux
Un peu d’eau sur tes cheveux
Me vois-tu ? M’entends-tu ?
Je t’emporte au fond des yeux.

Ne pars pas je suis jaloux
La pluie coule sur ma joue
Me prends-tu ? Restes-tu?
Je suis seul au fond d’un trou.

Viens vers moi le parc est vide
Mes pieds froids dans l'herbe humide
Où vas-tu ? Rentres-tu ?
Ton amour n'est pas solide.

12/05/2008

Pêcheur d'illusions

Pauvre marin perdu loin de ta frêle attache
Tu crèves sur la mer, brulé par le soleil
Tous les matins pourtant tu te mets à la tâche
Comme si dans la soirée tu allais voir Marseille

Elles rigolent bien les poissonnières du port
Elles aiment la sardine que les chaluts ramassent
Penses-tu qu'elle s'émeut de tes petits transports ?
Tu ne peux rien garder dans les trous de ta nasse.

Petit marin perdu dans ta mer de nuages
Tu ne sais plus pêcher que le vent de tes rêves
Mets ton cœur de côté et repars à la nage
Il est temps de rentrer s'allonger sur la grève.

30/03/2008

Demain... ou un autre jour

J’ai longtemps vécu auprès de ton absence,
dans l’attente d’un signe que tu ne faisais pas.
Le flux de tes questions s’est vidé dans le sable
et ne laisse devant moi que des horizons plats.

J’attrape des moments, mais le souvenir s’étiole.
Les images sont parties très loin de la surface.
Il reste un sentiment qui paraît mensonger,
quelques plantes vivaces dans un désert aride.

Sous le sol une étoile éclaire d’autres cavernes.
Ici le téléphone se peuple de hasards.
A chaque bruit je crois entendre
et ma poche est sensible à toute vibration.

Tu reviens toujours dans un jardin en friche
affamé et docile, portant le poids des heures.
De nouvelles questions, de nouvelles images,
et les fleurs qui s’ouvrent s’abreuvent enfin de toi.

26/12/2007

Les petits papiers

Sous ton frêle visage des kilomètres de fils emmêlés.
Sous ta chevelure lisse les mêmes histoires que tu abîmes en
                                                                          [frottant
Dans ta mémoire, le courant d’air que tu retiens
Comme un bonbon salé

Tes années tamisées par le sable
Tes secrets soufflés dans un nuage
Se sont égarés entre deux montagnes creuses

Pourquoi retiens-tu tes doigts sur le soupir d’un passant ?
Que cherchent à embrasser tes lèvres desséchées par le
                                                                          [givre ?
Où marchent donc tes pas en cercle ?
Quel infini voudrais-tu attendre en dormant ?

Ton ombre a laissée une trace sur mon regard
Et je vois parfois des sentiments flotter près de moi
Un peu de buée s’arrête sur la vitre
Et je reprends ma course

Personne ne retient ce qui n’existe plus
Personne n’attend les moments qui n’auront jamais lieu
Et pourtant tu t’approches souvent près du vide
Et tu étales ta vie sur des petits papiers

17/09/2005

Glissements

I

J'ai toujours aimé les étoiles et le ciel, et m'étendre dans la nuit sans dormir. Fixer l'infini de mes yeux ternes. Je me demande ce qu'il y a au-delà. C'est là-bas que le regard de ma mère était fixé.

Ses yeux ressemblent à une nuit étoilée; ils sont très sombres avec des reflets bleus et des paillettes jaunes. Au milieu, une lune brille.

Au début de l'été où elle est morte, les soldats, après quatre années d'occupation, partaient. Je perdais leur présence rassurante.

Je me rappelle qu'ils venaient fréquemment chez nous pour parler à ma mère. Ils étaient très grands et forts. Leurs uniformes étaient impressionnants.

Un jour, j'avais osé me vêtir d'une veste noire restée sur le fauteuil du salon. Elle était très lourde et m'allait jusqu'aux genoux.

Je décidai de monter à la salle de bain afin de me contempler; j'eus cette image étrange d'un petit garçon pâle, enfermé dans un habit ténébreux. Ses yeux sombres me regardaient. A un moment, j'ai senti la Mort dans les deux éclairs blêmes accrochés à sa manche; puis, je me suis habitué à mon reflet, à son allure digne, à l'uniforme noir. Et j'ai aimé mon image.

C'est alors que glissant de mes étroites épaules, le vêtement s'est affalé sur le carrelage bleu.

A partir de ce jour, je n'ai plus eu peur des soldats.

La nuit où ils partirent donc, j'étais étendu sur le toit de la grange à observer les étoiles filantes.

Je n'en vis aucune. Les flammes qui consumaient le village m'éblouissaient, la fumée qui s'échappait des maisons obstruait ma vue. Et le vacarme des bombes qui détruisaient tout m'effrayait. Je ne vis que la troupe des soldats.

Je me souviens qu'ils étaient nombreux à marcher, sales, épuisés par des sacs lourds sur leurs épaules. Parfois, il y en avait un qui glissait dans la boue; on lui prenait la main, on le relevait, et il repartait l’œil fixé sur ses pieds.

C'est dans ce moment de désolation, c'est dans cette rue à feu et à sang, que je la vois pour la première fois. Une jeune femme blonde au milieu de l'armée, comme une étrangère. Elle est très belle, une fille des mondes lointains du pays. Qui sait ? D'un autre pays peut-être, de celui des soldats.

Ou d'ailleurs. S'il se peut qu'il y ait un ailleurs au-delà de l'étranger.

Il y a un homme qui est accroché à son bras, terrorisé. Ce détail me revient à l'instant où j'écris. Ils forment un couple boiteux qui n'avancerait que sur une jambe. Mais elle paraît si forte! Comme si elle n'avait peur ni des bombes, ni de la mort, elle se fraie un chemin au travers de la jungle, du sang et des cadavres entremêlés.

La route en est pleine; corps, bras, jambes, têtes défoncées. Il fallait quelque chose pour assouvir leur vengeance. Maintenant ils traînent, ils fuient, et la femme au milieu les tires, tellement belle...

Tellement belle, que malgré le danger, je veux lever la tête, je veux l'appeler au-delà de ces fous sanguinaires, la supplier de rester. Elle me guiderait comme une mère.

Mais c'est une étrangère. Elle se perd dans la foule.

Avant, elle s'est retournée vers moi. Enfin, je le présume car je ne m'en souviens plus. Tout ce que je connais, c'est la couleur de ses yeux.

Ils sont bleus.

C'est le lendemain, quand j'osai enfin redescendre de mon toit, que je trouvai ma mère étendue devant la porte, sa robe déchirée et couverte de sang, ses yeux noirs étoilés fixés au-delà du ciel limpide du matin.

 

II

Pendant des années, j'ai tenté de comprendre ce que ma mère avait vu qui rendait ses yeux si troublants, mais je revenais constamment sur cette femme inconnue que j'avais aperçue en moins d'une minute. J'y revenais dès que je fermais les yeux, dès que je m'assoupissais. Son image me hantait. Je la voyais qui me tournait le dos, elle regardait à l'horizon, et je voulais l'appeler, la rejoindre. Autour de nous, la terre était rouge et le ciel était noir. Pourtant ses yeux étaient bleus comme un ciel sans nuage.

Puis le rêve s'éteignait.

Je ne devais jamais la voir de face.

C'est mon oncle, un homme solitaire qui vivait à la périphérie du village, qui accepta d'être mon tuteur. C'était un petit berger traditionnel qui parlait peu, élevant ses moutons comme on le faisait mille ans auparavant, en restant la moitié de l'année en montagne.

J'aime beaucoup les moutons. Mais ils sont morts comme tout ce qui doit mourir. Dans la montagne où le ciel est violet.

Je passais mon enfance en pension, dans une grande ville indifférente, peuplée d'une foule immense et pressée. Mais les études ne m'intéressaient guère, ni même les garçons de mon âge constamment en quête de bagarres et de boucs émissaires. Si bien que je ne trouvai qu'un ou deux amis fidèles dans ma scolarité. Je n'ai jamais trop souffert de ma solitude.

Un jour, j'ai connu une fille en ville. Elle était très belle, enfin, en tout cas je l'aimais. A la différence des autres, elle ne parlait pas tout le temps, elle savait regarder en silence les choses de la nature. Elle ne me trouvait pas froid et rachitique, elle ne me disait pas d'enlever mes pulls quand il faisait trop chaud, elle m'achetait les vêtements aux couleurs sombres que j’aimais. Et puis elle avait un joli sourire qui donnait l’envie de le rendre.

Elle disait que j'étais un poète, que les poètes étaient bizarres, et que c'était ce qu'elle aimait en moi. Même si je n'avais jamais rien écrit.

Un matin, je la présentai à mon oncle.

Il la regarda, elle baissa les yeux, il inclina la tête comme pour la saluer, et elle de faire de même. Ce fut tout; il ne lui parla jamais et sembla ne plus jamais nous voir ni nous entendre. Mais je crois qu'il nous aimait. Sinon, il ne serait pas venu au mariage.

Ce fut une cérémonie très simple. Ma fiancée s'occupa de tout, puis elle devint ma femme. Les invités, quelques intimes des deux familles, avaient des costumes magnifiques, et mon oncle était le plus beau de tous avec un uniforme d'avant guerre, tout raide et noir, que je n'avais encore jamais vu. Il me faisait penser à celui de la salle de bain. Il y avait une fleur bleue des montagnes dans sa poche.

Lorsque les invités furent partis, ma femme vint me rejoindre dans le petit jardin de l'église, et nous contemplâmes la forme des nuages dans le ciel pendant un long moment.

Ensuite, nous avons parlé de notre lune de miel sur la côte.

Je me souviens très bien de ce voyage magnifique. Nous nous arrêtions dans de petits villages aux hôtels romantiques, où nous étions des dieux débarquant de nulle part. J’aimais sentir les regards que des gens envieux posaient sur nous.

Après trois jours, nous arrivâmes à destination. Une petite plage et une maison, et au-delà, la mer. Comme nous avons ri ce jour où nous l'avons découvert! Nous avons ri comme des enfants.

La mer ressemble beaucoup au ciel. Elle est immense comme le drap de lit d'un dieu étalé à l'infini. Elle semble faite d'eau transparente, mais ce n'est qu'une illusion; telle un ciel, on ne sait jamais ce qu'elle recouvre.

C'est un mur infranchissable.

Il nous arrivait parfois, à Isabelle et moi, de nous étendre sur un rocher pour contempler le paysage vide du large.

- A quoi penses-tu ? me demanda-t-elle un jour.

- Je me dis que là-bas, à l'horizon, les eaux touchent le ciel.

Elle rit.

- Quoi ?

- Il y a un monde derrière le ciel, il y a un monde derrière la mer, et ces mondes se touchent à l'horizon.

- C'est ça. Tu penses trop poète adoré, conclut-elle. Elle m'embrassa et mes pensées sombrèrent.

Pourtant, il me resta le sentiment vague d'un je-ne-sais-quoi de mystérieux dans l'eau profonde et bleue des flots. Une envie d'y plonger, de nager tout au fond, de m'étendre et de fermer les yeux. Comme dans un lit.

Un jour vint le temps du départ. J'aurais voulu rester.

Il est vrai que je n'aurais pas dû attendre le dernier moment pour rentrer, car le temps a apporté la pluie et la nuit sur la route, et la fatigue m'a saisi. Elle a pris le volant, elle a glissé sur le goudron mouillé.

La voiture s'est affalée sur son flanc droit.

Après l'accident, ma première sensation fut celle du silence et du vent qui s'engouffrait par le pare-brise cassé. Péniblement, je dégageai mon bras du volant et mon corps de la carcasse en fer.

Autour de moi, il n'y avait rien. Aucune lumière, aucune ville, le vent courbait les blés sauvages.

Soudain, la lune fait son apparition entre deux nuages; belle et ronde, elle dégage l'ombre d'une église de village dans le lointain; et dans cette pâle lueur bleutée une silhouette familière me tourne le dos.

Elle était belle comme dans mes rêves, quoique qu’elle fut différente. Ses longs cheveux roux recouvraient ses épaules. Elle était forte et j'étais faible, et le sang de ma tête inondait ma joue. Elle resurgissait de l'armée. Elle me tournait le dos. Elle regardait la lune et je la regardais. Je sentais que la clarté de ses yeux se retrouvait dans la lumière de la nuit. J'ai tenté de l'appeler pour qu'elle se retourne, pour qu'elle me guérisse; pour qu'elle voie mon regard pâle et froid.

Je ne saurai jamais exactement ce qui se passa ensuite. Je ne devais garder de cette nuit qu'une certitude. Que ses yeux étaient bien bleus

III

Après avoir quitté l'hôpital où ma femme est morte de contusions sous le choc, son cadavre bleu et froid, je me suis senti plus vide et plus libre que jamais. Les murs se sont effacés les uns après les autres dans mon esprit. Mes projets, mes scrupules, mes préjugés, mes envies, mon passé, mon avenir étaient tombés à plat.

J'ai contemplé l'océan dans ma tête, vide et calme.

J'ai plongé au plus profond de mon être pour y trouver l'autre monde; une couleur unique: le bleu.

Bleu comme les vastes étendues vides de la liberté.

Vides.

Vides comme les années.

Peut-être que je ne suis pas normal au sens où vous l’entendez, mais je ne m'en plains pas. La normalité est un moule qui enferme l'âme craintive. L’âme au début, est de la lave en fusion. Elle veut s'écouler, se répandre dans les univers, mais elle est refroidie par le temps. Ensuite elle se fige et il devient inutile de briser le moule; il ne renferme qu'une statue dressée vers l'éternité.

Je rêvai beaucoup les années qui suivirent.

Dans mes rêves, je suis allongé sur un rocher avec ma femme, et nous contemplons la mer sous un ciel dégagé. Une sensation de bonheur éternel. La mer est comme elle est d'habitude, très calme. Si calme qu'on dirait un lac. Très bleue aussi. Elle me fascine.

Mais le soleil descend dans le ciel, et le temps passe. Ma femme se retourne, elle veut me parler, me dire sans doute qu'elle voudrait bien descendre, qu'elle a froid... Mais je ne la regarde pas, je ne l'entends pas, mes yeux restent bloqués sur le soleil qui se couche. Je veux lui parler, la rassurer, mais je n'ai pas de bouche. Je veux penser à elle, lui dire par l'esprit que je l'aime, mais je l'oublie. Sentiment d'impuissance, de désespoir. Puis plus rien.

Il fait noir.

La lune bientôt se lèvera, elle sera pleine, je le sens; ce sera comme un signal pour Elle, pour qu'elle vienne. Pour que je la voie. Ses yeux éclaireront mes yeux.

C'est alors que comme tous les matins, je me réveille.

Il se peut qu'inconsciemment j'ai craint cette fin; peut-être que je savais déjà qui était cette femme et que je n'osais pas passer la ligne. Qu'importe !

J'ai peur.

J'ai peur, depuis que mon oncle n'est plus là je glisse. Il n'y a pas de branche pour m'accrocher, je glisse inexorablement. Douce sensation, je glisse dans les lits des océans azurs, sous l'écume et les nuages moutonnants du ciel.

Je ne peux chasser les moutons de mon oncle; comme des fantômes, ils continuent de me hanter. Allez-vous-en! Je vois leurs regards mélancoliques et leurs corps raides, décharnés par la faim, que je jette dans la fosse sous les flocons blancs.

Elle seule peut me rassurer. Elle est si puissante !

Hier, je bêchais mon jardin sous un soleil écrasant. Soudain, une douleur me traverse, comme un couteau dans ma poitrine; je m'effondre. Mon cœur n'est plus qu'un bloc de pierre rabougri, lourd, plombé.

Je ne tarde pas à perdre conscience.

Ensuite, la première chose que j'ai vu c’est un disque roux dans le lointain. La lune se levait dans le monde du ciel juste au-dessus de la mer. Mais les vagues montaient la mer au ciel, et le vent emportait le ciel vers la mer. Les deux mondes se mélangèrent en un tourbillon. L'horizon disparut dans la tourmente. Alors je ne savais plus où était le haut et le bas. Les vents soufflaient de l'eau, les vagues aspiraient de l'air. Il y eut mille mers et mille cieux.

Et tout le bleu s'en alla dans la lune, et il y eut deux lunes. Et il y eut deux yeux.

C'était Elle qui me faisait face. Ses cheveux avaient la couleur de la nuit.

J'avais froid et j'avais soif, mais il n'y avait plus d'eau. Elle était vêtue d'une longue robe blanche.

J’ai voulu parler, mais il n'y avait plus d'air. Je pensais: "Qui êtes-vous?", espérant qu'elle répondrait. Mais elle se changea en fleur des montagnes.

La pelle bêche traînait à ses côtés, inondée de soleil.

Ce matin, j'ai enfin compris qui elle est.

J'ai peur.

 

.............................

Le 6 novembre 1994, il pleuvait. Louis Chenêt, adjudant à la gendarmerie du coin mais que tout le monde dans le village appelait « sergent », se lamentait devant sa vieille machine à écrire. Devant lui, l'horloge à cadran numérique marquait 16 heures 37. Encore une heure à tuer pensa-t-il. Il fallait pourtant bien terminer ce rapport que personne ne lirait jamais, aussi conclut-il par un "suicide par balle aux raisons indéterminées" et classa l'affaire avec la petite note qu'on avait retrouvée près du pistolet. Quelqu'un y avait maladroitement écrit ces quelques mots:

 

Et la vie irréelle,

Et la vie est cruelle.

Et la mort éternelle,

Et la mort est si belle...

 

Septembre 1995 

05/08/2005

Bella Noche

 

Il fait nuit.

Un garçon se tient allongé, dans l’herbe. Il regarde les étoiles en rêvant.

Une fille se tient debout, devant le garçon. Elle se tient face à une route. Elle attend une voiture qui ne va pas tarder.

 

Il n’y a personne. Il est tard, la soirée est terminée. Il fait doux.

 

Le garçon parle. Sa voix est à moitié endormie, presque absente. La fille a la peau pâle, les yeux et les cheveux noirs. Elle est lasse elle aussi. Ils se parlent sans se voir, sans vraiment prêter attention l’un à l’autre.

 

Le garçon : Bella Noche.

 

La fille : Quoi ?

 

Le garçon : Bella Noche… J’ai envie de dire Bella Noche quand je te vois. Tu es comme une nuit, lointaine et douce, comme une nuit immense et fragile.

 

La fille : Il est tard…

 

Le garçon : La nuit n’est pas encore finie.

 

La fille : Il est tard, laisse la nuit dans sa nuit.

 

Le garçon : La nuit m’enveloppe. Elle m’aspire, elle me couvre tout entier. Elle souffle des caresses sur ma peau, elle pose des lumières sur mes lèvres. Elle emplit mon âme de souvenirs ; de souvenirs qu’elle vole aux amants depuis des siècles et des millénaires ; depuis des millénaires que les amants s’aiment dans la nuit.

 

La fille : Je ne vois rien. Je n’entends rien.

 

Le garçon : Je suis seul, face à toi ; face au ciel et aux étoiles.

 

La fille : Je n’aime pas quand tu n’es pas là. Quand tu n’es pas là, il est toujours un peu plus tard. Il fait toujours un peu plus froid. Je suis toute nue, quand tu es absent. L’air devient métallique, mais en moi tout reste fragile et cotonneux.

 

Le garçon : Face aux étoiles, la distance ne fait plus peur. Elle est là, devant moi. Une distance presque infinie. Pourtant, le regard la franchit facilement. Je te vois, je peux t’atteindre avec les yeux. Mais, personne ne peut te toucher, jamais.

 

La fille : Tes mains, seules, me rassurent. Elles sont fortes, indociles, indépendantes. Pourtant, elles existent à travers toi, à travers moi, lorsque mes mains à tes mains s’unissent, comme deux corps étrangers. Alors, pendant ces instants, peau contre peau, doigt attachés, tes mains indociles se font douces et franches et m’appartiennent enfin.

 

Le garçon : On dit qu’on a chacun son étoile. A chacun un petit morceau de ciel, un petit bout de planète, un point lumineux dans l’obscurité totale. Il y a un peu de moi en toi et cela me rassure. Même si ce n’est qu’un grain de poussière microscopique, une lueur provisoire, une étoile mourante.

 

La fille : J’aime penser que tu penses à moi. J’aime savoir que je suis présent dans ta tête, à chaque instant. Comme une pensée bienfaitrice, comme une présence au fond de toi. Je ne veux être qu’une pensée dans ton esprit. Pas un souci, pas une lumière éphémère, mais une chaleur qui dure, un bonheur qui se prolonge.

 

Le garçon : Le temps de la nuit semble une éternité. Mes ancêtres ont regardé les mêmes étoiles, ils se sont perdus dans les mêmes abîmes. Ils pensaient te comprendre ; ils croyaient te lire. Ils ont donné cent noms à tes constellations. Mais le fond de ta matière est resté mystérieux. Tu es restée la même. Nous n’avons pas changé. Ce soir encore, je te regarde et j’ai envie de me perdre dans tes mystères.

 

La fille : Tu es toi aussi une pensée en moi. Depuis que je te connais, tu m’habites. Tu m’habites par tes questions, par ce que je ne connais pas en toi et que je découvre tous les jours. T’avoir me fait avancer. En toi, j’ai trouvé une âme infinie, complexe qui sait me transporter loin du monde.

 

Le garçon : J’aimerais te garder en moi et partir. Découvrir avec toi quelques-unes de tes planètes.

 

La fille : Je t’attends. Pourquoi n’es-tu pas là ?

 

Le garçon : Mais je n’oserai pas t’affronter, jamais. Je suis incapable de te toucher ou de te parler.

 

La fille : Je t’attends, comme toujours. Je sais que tu n’appartiendras jamais à personne, mais je suis incapable de résister à ton appel.

 

Le garçon : Tu n’attends rien de moi, rien du tout. Je suis une pensée qui passe et que tu ne retiens pas.

 

La fille : Je m’inquiète et tu ne t’en rends pas compte.

 

Le garçon : Tu es mon rêve, mon étoile, à des milliers de kilomètres, dans une nuit infinie et glaciale.

 

La fille : J’ai froid. Quand arriveras-tu ?

 

Le garçon : Il arrive !

 

La fille : Quoi ?

 

Le garçon : J’entends sa voiture.

 

La fille : C’est vrai ?… Oui, c’est lui ! Enfin, tu es là mon amour !

 

Le garçon : Au revoir !

 

La fille : Au revoir ! Merci d’avoir attendu avec moi…

 

Elle s’en va sur la route.

On entend une porte qui claque, une voiture qui démarre.

 

Le garçon : Ce n’est rien. J’aime bien la nuit.

 

Il soupire.
Mai 2005

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