16/06/2008

Les champs de pierre

Cher frère,

Ici les environs ne s’abandonnent pas. Nous sommes dans nos racines imprégnées de terre sèche, sous les vents glaciaux qui flétrissent nos feuilles. Dans les collines le soleil accroupi a perdu son regard et l’horizon ne contemple qu’un petit pied de vigne.

Ici les environs ne m’abandonnent pas. Leurs souvenirs m’enferment dans un instant figé où rien n’arrive et où tout recommence à jamais. Seul le bois gelé de mon écorce et les brumes colorées qui flottent au fond des champs témoignent du temps qui passe.

Ici les environs ne t’abandonnent pas. Tu n’atteindras pas le ciel de tes rêves et je ne serai pour toi qu’une sœur immobile. Vois les trous de l’univers et leurs faims impatientes. Déjà ils engloutissent le jaune et empoisonnent le raisin de mes branches.
   
Ici les environs de l’abandonne pas. Mère attend toujours l’océan silencieux et les grands espaces que tu lui a promis. Elle s’accroche au rocher, là où tu as grandi. Elle espère ton bonheur au-delà des collines. Ne reviens pas. Trouve ailleurs ton soleil et fructifie ta vigne. 

(LES BRIQUES)

26/05/2008

Mon homme

Mon homme. Il a les mains fines et de longs doigts fragiles, et le visage gracieux d’un enfant endormi. Il arrive en retard et déballe son violon. Il nous salut doucement d’un petit regard tendre, mais si ses yeux m’atteignent ils me crèvent le ventre. Je baisse la tête en serrant fort ma harpe.


Mon homme. Il lit sa partition absorbé par ses rêves. Il se tait tout le long et respire sa musique. Insensible au poids de ma détresse. Mes désirs le caressent, ma chaleur le transperce, mais sa peau pâle et froide détourne ma tendresse.
 

Mon homme. Les soupirs de son archet se prolongent sur les murs et je vois tout autour les larmes de sa musique. Il me montre doucement son âme qui cajole, il me porte dans l’air comme une vibration. Je suffoque en-dedans, j’aimerais entrer en lui. Il écarte mes peurs et me donne son souffle.


Mon homme. Je l’attends chaque soir dans le vent de la porte en pensant à des phrases que je ne saurai dire. Dans la rue il fait noir, les passant vivent et marchent, moi je guette l’instant d’une silhouette longue. Il arrive en silence en tenant son violon. Il me voit quand il sort et me sourit enfin.


Mon homme. Nous marchons en silence dans les lumières jaunes, puis il glisse des mots comme des perles froides. Nous marchons côte à côte sur les trottoirs humides; mes phrases sont coincées dans le fond de ma gorge. Je marche dans sa bulle mais le vent de la nuit lui sèche le fond des yeux.


Mon homme. Il arrive à sa porte et je suis épuisée. Il me fait une bise et monte l’escalier. Les murs de l’immeuble m’enferment loin de lui, la lune au fond des cieux est moins seule que moi. Il embrasse sa femme et partage son repas. La musique s’éteint et je pense : « A demain ».

36831e38e446941821f9118e046550c9.jpg

18/05/2008

Comptine sous la pluie

7323f18e6531f4fd1940d103a861a5bb.jpg


Pluie d’avril et lèvres sèches
Ta main tiède que je presse
Qui es-tu ? Souris-tu ?
Perdons-nous dans les rues fraîches.

Retiens-moi la pluie des cieux
Un peu d’eau sur tes cheveux
Me vois-tu ? M’entends-tu ?
Je t’emporte au fond des yeux.

Ne pars pas je suis jaloux
La pluie coule sur ma joue
Me prends-tu ? Restes-tu?
Je suis seul au fond d’un trou.

Viens vers moi le parc est vide
Mes pieds froids dans l'herbe humide
Où vas-tu ? Rentres-tu ?
Ton amour n'est pas solide.

12/05/2008

Pêcheur d'illusions

Pauvre marin perdu loin de ta frêle attache
Tu crèves sur la mer, brulé par le soleil
Tous les matins pourtant tu te mets à la tâche
Comme si dans la soirée tu allais voir Marseille

Elles rigolent bien les poissonnières du port
Elles aiment la sardine que les chaluts ramassent
Penses-tu qu'elle s'émeut de tes petits transports ?
Tu ne peux rien garder dans les trous de ta nasse.

Petit marin perdu dans ta mer de nuages
Tu ne sais plus pêcher que le vent de tes rêves
Mets ton cœur de côté et repars à la nage
Il est temps de rentrer s'allonger sur la grève.

30/03/2008

Demain... ou un autre jour

J’ai longtemps vécu auprès de ton absence,
dans l’attente d’un signe que tu ne faisais pas.
Le flux de tes questions s’est vidé dans le sable
et ne laisse devant moi que des horizons plats.

J’attrape des moments, mais le souvenir s’étiole.
Les images sont parties très loin de la surface.
Il reste un sentiment qui paraît mensonger,
quelques plantes vivaces dans un désert aride.

Sous le sol une étoile éclaire d’autres cavernes.
Ici le téléphone se peuple de hasards.
A chaque bruit je crois entendre
et ma poche est sensible à toute palpitation.

Tu reviens toujours dans un jardin en friche
affamé et docile, portant le poids des heures.
De nouvelles questions, de nouvelles images,
et les fleurs qui s’ouvrent s’abreuvent enfin de toi.

26/12/2007

Les petits papiers

Sous ton frêle visage des kilomètres de fils emmêlés.
Sous ta chevelure lisse les mêmes histoires que tu abîmes en
                                                                          [frottant
Dans ta mémoire, le courant d’air que tu retiens
Comme un bonbon salé

Tes années tamisées par le sable
Tes secrets soufflés dans un nuage
Se sont égarés entre deux montagnes creuses

Pourquoi retiens-tu tes doigts sur le soupir d’un passant ?
Que cherchent à embrasser tes lèvres desséchées par le
                                                                          [givre ?
Où marchent donc tes pas en cercle ?
Quel infini voudrais-tu attendre en dormant ?

Ton ombre a laissée une trace sur mon regard
Et je vois parfois des sentiments flotter près de moi
Un peu de buée s’arrête sur la vitre
Et je reprends ma course

Personne ne retient ce qui n’existe plus
Personne n’attend les moments qui n’auront jamais lieu
Et pourtant tu t’approches souvent près du vide
Et tu étales ta vie sur des petits papiers

17/09/2005

Glissements

I

J'ai toujours aimé les étoiles et le ciel, et m'étendre dans la nuit sans dormir. Fixer l'infini de mes yeux ternes. Je me demande ce qu'il y a au-delà. C'est là-bas que le regard de ma mère était fixé.

Ses yeux ressemblent à une nuit étoilée; ils sont très sombres avec des reflets bleus et des paillettes jaunes. Au milieu, une lune brille.

Au début de l'été où elle est morte, les soldats, après quatre années d'occupation, partaient. Je perdais leur présence rassurante.

Je me rappelle qu'ils venaient fréquemment chez nous pour parler à ma mère. Ils étaient très grands et forts. Leurs uniformes étaient impressionnants.

Un jour, j'avais osé me vêtir d'une veste noire restée sur le fauteuil du salon. Elle était très lourde et m'allait jusqu'aux genoux.

Je décidai de monter à la salle de bain afin de me contempler; j'eus cette image étrange d'un petit garçon pâle, enfermé dans un habit ténébreux. Ses yeux sombres me regardaient. A un moment, j'ai senti la Mort dans les deux éclairs blêmes accrochés à sa manche; puis, je me suis habitué à mon reflet, à son allure digne, à l'uniforme noir. Et j'ai aimé mon image.

C'est alors que glissant de mes étroites épaules, le vêtement s'est affalé sur le carrelage bleu.

A partir de ce jour, je n'ai plus eu peur des soldats.

La nuit où ils partirent donc, j'étais étendu sur le toit de la grange à observer les étoiles filantes.

Je n'en vis aucune. Les flammes qui consumaient le village m'éblouissaient, la fumée qui s'échappait des maisons obstruait ma vue. Et le vacarme des bombes qui détruisaient tout m'effrayait. Je ne vis que la troupe des soldats.

Je me souviens qu'ils étaient nombreux à marcher, sales, épuisés par des sacs lourds sur leurs épaules. Parfois, il y en avait un qui glissait dans la boue; on lui prenait la main, on le relevait, et il repartait l’œil fixé sur ses pieds.

C'est dans ce moment de désolation, c'est dans cette rue à feu et à sang, que je la vois pour la première fois. Une jeune femme blonde au milieu de l'armée, comme une étrangère. Elle est très belle, une fille des mondes lointains du pays. Qui sait ? D'un autre pays peut-être, de celui des soldats.

Ou d'ailleurs. S'il se peut qu'il y ait un ailleurs au-delà de l'étranger.

Il y a un homme qui est accroché à son bras, terrorisé. Ce détail me revient à l'instant où j'écris. Ils forment un couple boiteux qui n'avancerait que sur une jambe. Mais elle paraît si forte! Comme si elle n'avait peur ni des bombes, ni de la mort, elle se fraie un chemin au travers de la jungle, du sang et des cadavres entremêlés.

La route en est pleine; corps, bras, jambes, têtes défoncées. Il fallait quelque chose pour assouvir leur vengeance. Maintenant ils traînent, ils fuient, et la femme au milieu les tires, tellement belle...

Tellement belle, que malgré le danger, je veux lever la tête, je veux l'appeler au-delà de ces fous sanguinaires, la supplier de rester. Elle me guiderait comme une mère.

Mais c'est une étrangère. Elle se perd dans la foule.

Avant, elle s'est retournée vers moi. Enfin, je le présume car je ne m'en souviens plus. Tout ce que je connais, c'est la couleur de ses yeux.

Ils sont bleus.

C'est le lendemain, quand j'osai enfin redescendre de mon toit, que je trouvai ma mère étendue devant la porte, sa robe déchirée et couverte de sang, ses yeux noirs étoilés fixés au-delà du ciel limpide du matin.

 

II

Pendant des années, j'ai tenté de comprendre ce que ma mère avait vu qui rendait ses yeux si troublants, mais je revenais constamment sur cette femme inconnue que j'avais aperçue en moins d'une minute. J'y revenais dès que je fermais les yeux, dès que je m'assoupissais. Son image me hantait. Je la voyais qui me tournait le dos, elle regardait à l'horizon, et je voulais l'appeler, la rejoindre. Autour de nous, la terre était rouge et le ciel était noir. Pourtant ses yeux étaient bleus comme un ciel sans nuage.

Puis le rêve s'éteignait.

Je ne devais jamais la voir de face.

C'est mon oncle, un homme solitaire qui vivait à la périphérie du village, qui accepta d'être mon tuteur. C'était un petit berger traditionnel qui parlait peu, élevant ses moutons comme on le faisait mille ans auparavant, en restant la moitié de l'année en montagne.

J'aime beaucoup les moutons. Mais ils sont morts comme tout ce qui doit mourir. Dans la montagne où le ciel est violet.

Je passais mon enfance en pension, dans une grande ville indifférente, peuplée d'une foule immense et pressée. Mais les études ne m'intéressaient guère, ni même les garçons de mon âge constamment en quête de bagarres et de boucs émissaires. Si bien que je ne trouvai qu'un ou deux amis fidèles dans ma scolarité. Je n'ai jamais trop souffert de ma solitude.

Un jour, j'ai connu une fille en ville. Elle était très belle, enfin, en tout cas je l'aimais. A la différence des autres, elle ne parlait pas tout le temps, elle savait regarder en silence les choses de la nature. Elle ne me trouvait pas froid et rachitique, elle ne me disait pas d'enlever mes pulls quand il faisait trop chaud, elle m'achetait les vêtements aux couleurs sombres que j’aimais. Et puis elle avait un joli sourire qui donnait l’envie de le rendre.

Elle disait que j'étais un poète, que les poètes étaient bizarres, et que c'était ce qu'elle aimait en moi. Même si je n'avais jamais rien écrit.

Un matin, je la présentai à mon oncle.

Il la regarda, elle baissa les yeux, il inclina la tête comme pour la saluer, et elle de faire de même. Ce fut tout; il ne lui parla jamais et sembla ne plus jamais nous voir ni nous entendre. Mais je crois qu'il nous aimait. Sinon, il ne serait pas venu au mariage.

Ce fut une cérémonie très simple. Ma fiancée s'occupa de tout, puis elle devint ma femme. Les invités, quelques intimes des deux familles, avaient des costumes magnifiques, et mon oncle était le plus beau de tous avec un uniforme d'avant guerre, tout raide et noir, que je n'avais encore jamais vu. Il me faisait penser à celui de la salle de bain. Il y avait une fleur bleue des montagnes dans sa poche.

Lorsque les invités furent partis, ma femme vint me rejoindre dans le petit jardin de l'église, et nous contemplâmes la forme des nuages dans le ciel pendant un long moment.

Ensuite, nous avons parlé de notre lune de miel sur la côte.

Je me souviens très bien de ce voyage magnifique. Nous nous arrêtions dans de petits villages aux hôtels romantiques, où nous étions des dieux débarquant de nulle part. J’aimais sentir les regards que des gens envieux posaient sur nous.

Après trois jours, nous arrivâmes à destination. Une petite plage et une maison, et au-delà, la mer. Comme nous avons ri ce jour où nous l'avons découvert! Nous avons ri comme des enfants.

La mer ressemble beaucoup au ciel. Elle est immense comme le drap de lit d'un dieu étalé à l'infini. Elle semble faite d'eau transparente, mais ce n'est qu'une illusion; telle un ciel, on ne sait jamais ce qu'elle recouvre.

C'est un mur infranchissable.

Il nous arrivait parfois, à Isabelle et moi, de nous étendre sur un rocher pour contempler le paysage vide du large.

- A quoi penses-tu ? me demanda-t-elle un jour.

- Je me dis que là-bas, à l'horizon, les eaux touchent le ciel.

Elle rit.

- Quoi ?

- Il y a un monde derrière le ciel, il y a un monde derrière la mer, et ces mondes se touchent à l'horizon.

- C'est ça. Tu penses trop poète adoré, conclut-elle. Elle m'embrassa et mes pensées sombrèrent.

Pourtant, il me resta le sentiment vague d'un je-ne-sais-quoi de mystérieux dans l'eau profonde et bleue des flots. Une envie d'y plonger, de nager tout au fond, de m'étendre et de fermer les yeux. Comme dans un lit.

Un jour vint le temps du départ. J'aurais voulu rester.

Il est vrai que je n'aurais pas dû attendre le dernier moment pour rentrer, car le temps a apporté la pluie et la nuit sur la route, et la fatigue m'a saisi. Elle a pris le volant, elle a glissé sur le goudron mouillé.

La voiture s'est affalée sur son flanc droit.

Après l'accident, ma première sensation fut celle du silence et du vent qui s'engouffrait par le pare-brise cassé. Péniblement, je dégageai mon bras du volant et mon corps de la carcasse en fer.

Autour de moi, il n'y avait rien. Aucune lumière, aucune ville, le vent courbait les blés sauvages.

Soudain, la lune fait son apparition entre deux nuages; belle et ronde, elle dégage l'ombre d'une église de village dans le lointain; et dans cette pâle lueur bleutée une silhouette familière me tourne le dos.

Elle était belle comme dans mes rêves, quoique qu’elle fut différente. Ses longs cheveux roux recouvraient ses épaules. Elle était forte et j'étais faible, et le sang de ma tête inondait ma joue. Elle resurgissait de l'armée. Elle me tournait le dos. Elle regardait la lune et je la regardais. Je sentais que la clarté de ses yeux se retrouvait dans la lumière de la nuit. J'ai tenté de l'appeler pour qu'elle se retourne, pour qu'elle me guérisse; pour qu'elle voie mon regard pâle et froid.

Je ne saurai jamais exactement ce qui se passa ensuite. Je ne devais garder de cette nuit qu'une certitude. Que ses yeux étaient bien bleus

III

Après avoir quitté l'hôpital où ma femme est morte de contusions sous le choc, son cadavre bleu et froid, je me suis senti plus vide et plus libre que jamais. Les murs se sont effacés les uns après les autres dans mon esprit. Mes projets, mes scrupules, mes préjugés, mes envies, mon passé, mon avenir étaient tombés à plat.

J'ai contemplé l'océan dans ma tête, vide et calme.

J'ai plongé au plus profond de mon être pour y trouver l'autre monde; une couleur unique: le bleu.

Bleu comme les vastes étendues vides de la liberté.

Vides.

Vides comme les années.

Peut-être que je ne suis pas normal au sens où vous l’entendez, mais je ne m'en plains pas. La normalité est un moule qui enferme l'âme craintive. L’âme au début, est de la lave en fusion. Elle veut s'écouler, se répandre dans les univers, mais elle est refroidie par le temps. Ensuite elle se fige et il devient inutile de briser le moule; il ne renferme qu'une statue dressée vers l'éternité.

Je rêvai beaucoup les années qui suivirent.

Dans mes rêves, je suis allongé sur un rocher avec ma femme, et nous contemplons la mer sous un ciel dégagé. Une sensation de bonheur éternel. La mer est comme elle est d'habitude, très calme. Si calme qu'on dirait un lac. Très bleue aussi. Elle me fascine.

Mais le soleil descend dans le ciel, et le temps passe. Ma femme se retourne, elle veut me parler, me dire sans doute qu'elle voudrait bien descendre, qu'elle a froid... Mais je ne la regarde pas, je ne l'entends pas, mes yeux restent bloqués sur le soleil qui se couche. Je veux lui parler, la rassurer, mais je n'ai pas de bouche. Je veux penser à elle, lui dire par l'esprit que je l'aime, mais je l'oublie. Sentiment d'impuissance, de désespoir. Puis plus rien.

Il fait noir.

La lune bientôt se lèvera, elle sera pleine, je le sens; ce sera comme un signal pour Elle, pour qu'elle vienne. Pour que je la voie. Ses yeux éclaireront mes yeux.

C'est alors que comme tous les matins, je me réveille.

Il se peut qu'inconsciemment j'ai craint cette fin; peut-être que je savais déjà qui était cette femme et que je n'osais pas passer la ligne. Qu'importe !

J'ai peur.

J'ai peur, depuis que mon oncle n'est plus là je glisse. Il n'y a pas de branche pour m'accrocher, je glisse inexorablement. Douce sensation, je glisse dans les lits des océans azurs, sous l'écume et les nuages moutonnants du ciel.

Je ne peux chasser les moutons de mon oncle; comme des fantômes, ils continuent de me hanter. Allez-vous-en! Je vois leurs regards mélancoliques et leurs corps raides, décharnés par la faim, que je jette dans la fosse sous les flocons blancs.

Elle seule peut me rassurer. Elle est si puissante !

Hier, je bêchais mon jardin sous un soleil écrasant. Soudain, une douleur me traverse, comme un couteau dans ma poitrine; je m'effondre. Mon cœur n'est plus qu'un bloc de pierre rabougri, lourd, plombé.

Je ne tarde pas à perdre conscience.

Ensuite, la première chose que j'ai vu c’est un disque roux dans le lointain. La lune se levait dans le monde du ciel juste au-dessus de la mer. Mais les vagues montaient la mer au ciel, et le vent emportait le ciel vers la mer. Les deux mondes se mélangèrent en un tourbillon. L'horizon disparut dans la tourmente. Alors je ne savais plus où était le haut et le bas. Les vents soufflaient de l'eau, les vagues aspiraient de l'air. Il y eut mille mers et mille cieux.

Et tout le bleu s'en alla dans la lune, et il y eut deux lunes. Et il y eut deux yeux.

C'était Elle qui me faisait face. Ses cheveux avaient la couleur de la nuit.

J'avais froid et j'avais soif, mais il n'y avait plus d'eau. Elle était vêtue d'une longue robe blanche.

J’ai voulu parler, mais il n'y avait plus d'air. Je pensais: "Qui êtes-vous?", espérant qu'elle répondrait. Mais elle se changea en fleur des montagnes.

La pelle bêche traînait à ses côtés, inondée de soleil.

Ce matin, j'ai enfin compris qui elle est.

J'ai peur.

 

.............................

Le 6 novembre 1994, il pleuvait. Louis Chenêt, adjudant à la gendarmerie du coin mais que tout le monde dans le village appelait « sergent », se lamentait devant sa vieille machine à écrire. Devant lui, l'horloge à cadran numérique marquait 16 heures 37. Encore une heure à tuer pensa-t-il. Il fallait pourtant bien terminer ce rapport que personne ne lirait jamais, aussi conclut-il par un "suicide par balle aux raisons indéterminées" et classa l'affaire avec la petite note qu'on avait retrouvée près du pistolet. Quelqu'un y avait maladroitement écrit ces quelques mots:

 

Et la vie irréelle,

Et la vie est cruelle.

Et la mort éternelle,

Et la mort est si belle...

 

Septembre 1995 

05/08/2005

Bella Noche

 

Il fait nuit.

Un garçon se tient allongé, dans l’herbe. Il regarde les étoiles en rêvant.

Une fille se tient debout, devant le garçon. Elle se tient face à une route. Elle attend une voiture qui ne va pas tarder.

 

Il n’y a personne. Il est tard, la soirée est terminée. Il fait doux.

 

Le garçon parle. Sa voix est à moitié endormie, presque absente. La fille a la peau pâle, les yeux et les cheveux noirs. Elle est lasse elle aussi. Ils se parlent sans se voir, sans vraiment prêter attention l’un à l’autre.

 

Le garçon : Bella Noche.

 

La fille : Quoi ?

 

Le garçon : Bella Noche… J’ai envie de dire Bella Noche quand je te vois. Tu es comme une nuit, lointaine et douce, comme une nuit immense et fragile.

 

La fille : Il est tard…

 

Le garçon : La nuit n’est pas encore finie.

 

La fille : Il est tard, laisse la nuit dans sa nuit.

 

Le garçon : La nuit m’enveloppe. Elle m’aspire, elle me couvre tout entier. Elle souffle des caresses sur ma peau, elle pose des lumières sur mes lèvres. Elle emplit mon âme de souvenirs ; de souvenirs qu’elle vole aux amants depuis des siècles et des millénaires ; depuis des millénaires que les amants s’aiment dans la nuit.

 

La fille : Je ne vois rien. Je n’entends rien.

 

Le garçon : Je suis seul, face à toi ; face au ciel et aux étoiles.

 

La fille : Je n’aime pas quand tu n’es pas là. Quand tu n’es pas là, il est toujours un peu plus tard. Il fait toujours un peu plus froid. Je suis toute nue, quand tu es absent. L’air devient métallique, mais en moi tout reste fragile et cotonneux.

 

Le garçon : Face aux étoiles, la distance ne fait plus peur. Elle est là, devant moi. Une distance presque infinie. Pourtant, le regard la franchit facilement. Je te vois, je peux t’atteindre avec les yeux. Mais, personne ne peut te toucher, jamais.

 

La fille : Tes mains, seules, me rassurent. Elles sont fortes, indociles, indépendantes. Pourtant, elles existent à travers toi, à travers moi, lorsque mes mains à tes mains s’unissent, comme deux corps étrangers. Alors, pendant ces instants, peau contre peau, doigt attachés, tes mains indociles se font douces et franches et m’appartiennent enfin.

 

Le garçon : On dit qu’on a chacun son étoile. A chacun un petit morceau de ciel, un petit bout de planète, un point lumineux dans l’obscurité totale. Il y a un peu de moi en toi et cela me rassure. Même si ce n’est qu’un grain de poussière microscopique, une lueur provisoire, une étoile mourante.

 

La fille : J’aime penser que tu penses à moi. J’aime savoir que je suis présent dans ta tête, à chaque instant. Comme une pensée bienfaitrice, comme une présence au fond de toi. Je ne veux être qu’une pensée dans ton esprit. Pas un souci, pas une lumière éphémère, mais une chaleur qui dure, un bonheur qui se prolonge.

 

Le garçon : Le temps de la nuit semble une éternité. Mes ancêtres ont regardé les mêmes étoiles, ils se sont perdus dans les mêmes abîmes. Ils pensaient te comprendre ; ils croyaient te lire. Ils ont donné cent noms à tes constellations. Mais le fond de ta matière est resté mystérieux. Tu es restée la même. Nous n’avons pas changé. Ce soir encore, je te regarde et j’ai envie de me perdre dans tes mystères.

 

La fille : Tu es toi aussi une pensée en moi. Depuis que je te connais, tu m’habites. Tu m’habites par tes questions, par ce que je ne connais pas en toi et que je découvre tous les jours. T’avoir me fait avancer. En toi, j’ai trouvé une âme infinie, complexe qui sait me transporter loin du monde.

 

Le garçon : J’aimerais te garder en moi et partir. Découvrir avec toi quelques-unes de tes planètes.

 

La fille : Je t’attends. Pourquoi n’es-tu pas là ?

 

Le garçon : Mais je n’oserai pas t’affronter, jamais. Je suis incapable de te toucher ou de te parler.

 

La fille : Je t’attends, comme toujours. Je sais que tu n’appartiendras jamais à personne, mais je suis incapable de résister à ton appel.

 

Le garçon : Tu n’attends rien de moi, rien du tout. Je suis une pensée qui passe et que tu ne retiens pas.

 

La fille : Je m’inquiète et tu ne t’en rends pas compte.

 

Le garçon : Tu es mon rêve, mon étoile, à des milliers de kilomètres, dans une nuit infinie et glaciale.

 

La fille : J’ai froid. Quand arriveras-tu ?

 

Le garçon : Il arrive !

 

La fille : Quoi ?

 

Le garçon : J’entends sa voiture.

 

La fille : C’est vrai ?… Oui, c’est lui ! Enfin, tu es là mon amour !

 

Le garçon : Au revoir !

 

La fille : Au revoir ! Merci d’avoir attendu avec moi…

 

Elle s’en va sur la route.

On entend une porte qui claque, une voiture qui démarre.

 

Le garçon : Ce n’est rien. J’aime bien la nuit.

 

Il soupire.
Mai 2005

13/06/2005

Les Cages

Sylvain s’éveilla dans la lumière confuse de ses matins habituels. Il ne faisait ni chaud, ni froid. Le jour s’était levé depuis une heure environ et la ville affamée empestait l’essence et le bruit. Il était huit heures, comme pratiquement chaque jour où Sylvain s’éveillait.

Mais l’heure, pour l’heure, n’a guère d’importance. Il reste dans son esprit, comme une lueur de rêve.

Alors il se lève et met un pantalon. Il ouvre la porte vitrée et les volets de son petit balcon. Son rêve déchiré l’accompagne encore. Dehors, il ne fait ni chaud, ni froid. La lumière est claire. Il voit la rue encombrée de voitures. Il reste là, comme chaque matin, à moitié réveillé. Puis, comme chaque matin, il retourne dans la cuisine chercher la cage de son canari. Il la pose dans un coin du balcon, sur un petit tabouret. Lentement, il ôte le cache qui la plongeait dans les ténèbres.

L’oiseau cligne des yeux, étourdit par la lumière. La ville surgit dans son regard. Il cherche à s’orienter. Il y a d’abord, en face, une rangée d’immeubles à la façade ensoleillée. En dessous, une large route au bitume bruyant ; une mosaïque de voitures colorées. Et puis, tout petits, sur une mince bande gris clair, de part et d’autre de la route, les piétons slaloment entre les arbres aux feuilles jaunies. Comme il reconnaît tout cela, le canari se met à gazouiller lentement, puis de plus en plus fort, jusqu’à ce que chaque son prenne sa place dans l’univers du matin.

Sylvain passe le cache sous la cage et se laisse glisser le long des barreaux du garde-corps. Il ferme les yeux. Le chant du canari a maintenant perdu ses hésitations du début. Les notes se lient, joyeuses, en chaînes d'harmonies. Il essaie de deviner la gamme de ce chant. Elle change chaque fois, tous les matins. C'est comme le langage du jour.

Chaque journée a sa saveur, chaque saveur a son chant. Aujourd’hui, c’est un doux matin d’automne. La ville s’anime déjà, bruyante, trépignante. Mais elle ne peut masquer dans l’air ce goût d’humidité tendre et légère, et dans le ciel cette fraîcheur limpide qui n’appartient qu’au matin.

Derrière les innombrables édifices, les montagnes s’imposent, elles aussi. Elles portent à leurs bases les teintes joyeuses de la saison, rousses et ocres. Plus haut, les conifères gardent une couleur dense et sombre.

Sylvain entendait tout cela dans le chant du canari. Tout cela, c’était le reflet d’un paysage presque infini. Peut-être même existait-il autre chose dans cette musique. Quelque chose qu’il ne parviendrait à comprendre qu’avec le temps.

Parfois, Sylvain pense que ce petit oiseau n’a jamais eu l’occasion de voir autre chose que son balcon. Il est prisonnier. Il est en cage. Malgré cela, son chant n’est jamais le même.

Le canari chanta et les voitures se turent. La ville devint silencieuse, comme pour un spectacle. Du haut de son sixième étage, Sylvain avait l'impression de participer à une sorte de concert que l'immensité de la salle ne parvenait pas à couvrir. Les édifices étaient des spectateurs attentifs, et les fenêtres aux yeux bleu ciel, autour de la cage, écoutaient sa musique.

Kika se trouvait justement derrière l’une de ces fenêtres. Comme chaque matin vers huit heures, elle observait la tour d’en face avec une paire de jumelle, son balcon du sixième, et le jeune homme assis sur le balcon. Le jeune homme, surtout.

Il était immobile. Elle pouvait presque distinguer la marque de son jean. Assis dans un coin du balcon, dos à la rue, les jambes contre son corps, il observait une cage. Que cherchait-il ? Kika n’en savait rien. Elle ne pouvait pas entendre le chant du canari. Elle ne pouvait pas comprendre le sens de cette habitude, de ce rite quotidien. Pourtant, elle sentait qu’il existait. Le jeune homme avait un je-ne-sais-quoi de tranquille qui la fascinait. Elle aurait voulu s’approcher de lui, pénétrer dans son monde, sentir avec lui ce quelque chose de calme et de rassurant qui semblait l’imprégner.

Kika songe à tous ces gens dont elle-même, qui le matin, ont à peine le temps de s’habiller et d’avaler un café. Lui, prend son temps ; contemple sa cage.

Celle-ci est fascinante. Sur son socle ovale, un tapis jaunie de mousse ; des barreaux en bois vernis. A l’intérieur se dressent deux brindilles collées, comme deux arbres minuscules. Sur une branche du premier, un petit récipient d’eau et de graines est accroché. L’oiseau quant à lui se pose en général sur le second « arbre ». Un morceau de bois tordu recouvert d’une épaisse peinture verte qui s’écaille. Entre les deux, une espèce de caillou, et derrière le caillou un énorme pissenlit dont la culture a dû coûter beaucoup d’efforts et de patience.

Souvent, lorsqu’il se relevait avant de quitter le balcon, Sylvain s’attachait à vaporiser un peu d’eau sur la mousse. Parfois, il lui arrivait de tailler une feuille trop large du pissenlit à l’aide d’une paire de ciseaux à ongle. Il pouvait aussi modifier un peu la disposition dans la cage en suppriment une branche ou en changeant un arbre. Un jour, il avait même essayé de découper des feuilles microscopiques dans un mince papier de soie pour les coller sur les branches dénudées des brindilles et masquer ainsi l’horrible peinture verte.

Sans doute se trouvait-il bien d’autres choses dans ce jardin minuscule. Nombre d'entre elles invisibles aux jumelles de Kika ; des détails, des mystères qu'elle comprendrait avec le temps et l'observation.

Soudain, Sylvain se lève. Il jette un regard pensif sur la rue qui les sépare. Surprise, Kika recule de quelques pas en tirant le rideau. Puis elle se rappelle que sa voiture est chez le garagiste et qu’elle doit prendre le bus, ce matin.

Près de l'arrêt de la ligne 45, un vieux platane était planté. Depuis le temps qu'il était là, il connaissait tous ceux qui avaient l'habitude d'attendre quelques minutes sous ses branches. En général, ils n’attendaient que le bus. Ils restaient d’ailleurs silencieux et il était rare que l'un d'entre eux prêtât attention à l'arbre qui lui faisait de l'ombre.

Sylvain, comme les autres, ne voyait rien ni personne. Ni les édifices urbains, ni les gens qui passaient, ni même la jeune et jolie femme qui l'observait du coin de l’œil.

Mais il s'adossa contre l'arbre et posa sa main contre son bois rugueux.

Puis ce fut comme s'il s'endormait. Ni la fille ni le platane ne parvinrent à attirer son attention. Il resta immobile tout contre l'arbre, et ses yeux, et son regard, n’avaient pas vraiment de consistance.

Bientôt, le bus apparut et il eut enfin un mouvement. Mais ce fut pour entrer et composter son ticket. Il s'assit à côté d'une fenêtre.
- Cette place est libre ? interrogea la fille.
Sylvain regarda autour de lui. Elle avait de brillants yeux, mais le bus était aux trois quarts vide. Il lui sourit et elle se mit à ses côtés. Il n'osa pas parler. Il préféra ne rien penser, mais dans un coin de son esprit une présence était apparut. Gêné, il regarda derrière la vitre l'ombre frémissante d'un platane ensoleillé.

Le vieil arbre, ravi de l'occasion, agita ses branches. Une petite brise envola quelques feuilles.
- Pendant longtemps, moi aussi j'ai eu un oiseau pour me réveiller le matin, dit-il.
- Qu'est-il arrivé ? demanda Sylvain.
- Il est parti l'année dernière.
- Pourquoi ?
Le platane ne répondit pas, mais il montra ses plaies. D'une branche qui s'était approchée de la route, ne subsistait qu'un large cercle noirci par le temps.
- Ne t'inquiète pas pour moi, dit l'arbre. Je suis trop vieux à présent pour les oiseaux, mais chaque matin, j'entends ton canari.
Le bus était déjà parti et Kika en tremblait presque de frustration. Rien. Depuis une semaine elle avait cherché à entrer en contact avec ce garçon, elle en avait rêvé, elle s'était inventée un millier de scénarios, mais même à côté de lui, rien. Elle ne parvenait pas à trouver quelque chose à dire.

Le bus s’immobilisa pour prendre de nouveaux passagers. Mais une femme en retard le manqua.
- Dommage pour elle, dit Kika dans l'intention de réveiller son voisin

Le véhicule prit de la vitesse. Pendant quelques secondes elle se demanda s'il avait bien compris que c'était à lui qu'elle s'était adressée.

Il lui sourit. Elle eut la désagréable impression qu’il se payait sa tête.
- Je vais à l'Université, continua-t-elle.
- Je vais à la bibliothèque municipale, dit-il enfin.
Il regarda ses yeux, elle soutint son regard.

- Tu es étudiant ? demanda Kika
- Non, je travaille là-bas.
Il regarda ses lèvres, elle regarda son cou.
- Tu ne fais pas d'études à côté, alors ?
- Pourquoi faire ? J'aime mon métier. Et puis j'ai suffisamment d'argent pour moi tout seul.
Il regarda ses, posés dans le creux de son épaule.
- Oui, bien sûr... commença-t-elle.
A nouveau leurs regards se croisèrent.
Elle rougit.
- Je veux dire... si tu es tout seul...
Elle baissa les yeux.

Les livres sont comme des cages qui abritent un jardin. Enfermés dans un papier souvent jauni par le temps, leurs histoires ne racontent bien souvent qu'un petit univers maladroit, fragile, dont personne ne peut croire à la réalité.

Les livres sont des histoires humaines sur un papier sans vie. Ce sont ceux qui parviennent à les lire qui leur donne une valeur. On n'apprend jamais grand chose en lisant, mais au moins on se reconnaît, on se souvient. Quelques émotions, quelques couleurs fugaces, parfois quelques erreurs, un sentiment que l'on découvre, et la lecture d'un livre devient une méditation, une découverte de soi.

Sylvain aimait se regarder dans le miroir des livres. Il retrouvait chaque jour, à la bibliothèque, une parcelle de son jardin, un morceau de cage personnelle. Et même s'il avait conscience de l'étroitesse de celle-ci, des limites de son être, il aimait contempler ne serait-ce que sa simplicité.

Aujourd'hui cependant il manquait quelque chose. Il ne s'était jamais senti aussi vide. La journée glissa lentement avec le soleil, et les livres ne semblaient révéler que sa futilité. Une cage est une cage, on ne sort pas de son être...

Le soir après ses cours, Kika réalisa qu'il lui manquait un livre. Naturellement, elle pensa que la bibliothèque municipale serait mieux fournie que celle du campus.

En parcourant les salles au hasard, dans le silence de la bibliothèque, elle rencontra Sylvain qui rangeait une étagère.

- Bonjour, dit-il en la remarquant enfin. Il poursuivit son travail, et Kika eu une nouvelle fois l'impression qu'il se payait sa tête.
- Je cherche un livre, indiqua-t-elle. Sur le climat du proche orient.
Il sourit en la regardant.
- Ici ce sont les romans, dit-il. Le secteur universitaire c'est au troisième étage. Mais on ferme dans cinq minutes.
A moitié confuse et un peu déstabilisée, Kika eut tout à coup l'impression d'avoir été ridicule.
- Euh... oui, pardon. Excusez-moi, dit-elle avant de repartir.
- Attends !
Il laissa ses livres sur un chariot et s'approcha derrière son dos.
- S'il te plaît, attends-moi...

Le parc était plongé dans la nuit, les lampadaires blancs détachaient de longues ombres. Les astres nocturnes et la lune parmi eux, observaient Sylvain et Kika se parler sur un banc. Leur discussion entre eux, fut comme un lien. Comme un rapprochement de deux cages.

A l’horizon, une rangée d'immeubles obscurs et plusieurs centaines de fenêtres. Les lumières de la nuit parfois s’y reflétaient
- Je me demande souvent ce qu'il y a derrière ces vitres, dit Sylvain. Pour moi, c'est comme si elles cachaient toute une vie entière, unique, qui nous est entièrement étrangère…
- Pas avec une paire de jumelles, corrigea Kika.
Sylvain remarqua son sourire, mais poursuivit sa réflexion.
- Ce n'est pas pareil. Avec des jumelles tu vois, mais tu ne construis aucune relation.
- Comme tu as raison! dit-elle.
Elle posa un doigt sur son front.

Il restèrent silencieux quelque temps. Parfois, ils n’osaient se demander ce qu’ils faisaient l’un à côté de l’autre. La lune, pour sa part, sut tout de suite que ce couple avait un avenir devant lui.
- Tu sais, dit Sylvain, j'ai un ami qui n'a jamais quitté la place où il vit. Il reste sur sa terre à regarder les autres. Il vivait avec un oiseau.
- Et alors ? demanda Kika.
- Alors il n'a jamais rien fait de sa vie parce qu'il ne voulait pas quitter son oiseau. Doucement il est devenu vieux, et l'oiseau est parti. Un matin, il s'est retrouvé seul.

Kika regarda les immeubles avec un sentiment coupable. Une fenêtre s’alluma comme un œil éclairé. Qui regarde qui ? Peut-être derrière la vitre y avait-il quelqu’un avec une paire de jumelles en quête d’un bonheur distant ? Mais que peut-il bien trouver ? Le bonheur c'est d'être et de croire au bonheur. Ce n’est pas de voir seul, mais de contempler le ciel ensemble. N'est-ce pas ce qu'elle avait cherché chez Sylvain ? Lui semblait être heureux de presque rien, tandis qu'elle cherchait toujours quelque chose.

Elle poussa un soupir, il osa mettre la main sur son épaule.
- Tu as froid ? demanda-t-il.
- Un peu.
- Nous ne devrions pas rester assis.
Mais ils ne bougèrent pas. La lune les observait toujours. Chaque nuit, elle voit des couples dont il ne reste qu'une déchirure profonde. Ceux-là même qui avaient voulu aimer sans risquer une partie de leur être. Elle comprenait les paroles du platane et de Sylvain.

Lui aussi avait froid, mais ils ne bougèrent pas. Le froid recouvrit les immeubles et l'automne arriva derrière lui. Des feuilles s'envolèrent. Dans la ville entière se leva un vent d'hiver.

Il fit froid tout à coup. Trop, sans doute, pour un canari. Le vent avait emporté les touffes de mousse de la cage restée sur le balcon, cassé en deux le petit arbre. L'oiseau s'était débattu pendant plus d'une heure. A bout de force, il était tombé, mort, au milieu du pissenlit, la tête sur le caillou.

La lune, qui avait assisté à la scène, se consola en pensant que d'ici cinq ou six ans, Sylvain et Kika auraient une maison à eux. Avec un grand jardin.

12/04/2005

Le Labyrinthe

Samedi

Keith disait que je ne savais pas ce que je voulais. Mais il avait tort. Je sais parfaitement ce que je veux, même si parfois je veux des choses contradictoires. J'essayais de le lui expliquer mais il disait que c'était la même chose. Selon lui, lorsqu'on sait vraiment ce qu'on veut, on est capable de faire des choix et de résoudre les contradictions. Je lui répondais qu'il ne cherchait pas à comprendre et il ajoutait aussitôt que si, il me comprenait très bien puisqu'il m'aimait. Et c'était à ces moments là qu'il me tapait le plus sur les nerfs. Alors je trouvais un prétexte pour lui montrer ses torts et nous nous disputions.

Quoi qu'il en soit aujourd'hui, il a tout faux. Je veux une chose toute simple et j'arracherai les yeux à quiconque voudrait m'en empêcher. Je suis sérieuse. Il n'y a aucune contradiction là dedans et mon respect de la vie est bien inférieur à mon envie de passer une semaine de vacances paisibles. Voilà. On ne dira pas que je n'avais pas prévenu. J'en ai plus qu'assez de Paris, de ses rues embouteillées, de son métro et de ses habitants. Alors autant dire que lorsque Chloé m'a invitée à faire du ski chez elle, je ne me suis pas faite prier. J'ai téléphoné au patron et sans lui laisser le temps de répondre, j'ai carrément dit que je voulais prendre ma semaine. C'était il y a deux jours. Il a dû en faire une tête. Je me demande qui il a trouvé pour me remplacer ce soir...

Chloé m'attendait à la gare de Grenoble, après seulement trois heures de voyage. Je ne sais pas pourquoi, mais dans ma tête je m'imaginais que je perdrais toute la journée à cause du train. C'est pour cette raison que lorsque Chloé m'a demandé si j'étais prête à faire du ski dès aujourd'hui, j'ai été plutôt surprise. Ma montre indiquait une heure de l'après-midi et je réalisai que j'avais très faim. Elle a rit et m'a assurée qu'elle avait déjà préparé quelque chose et que nous mangerions dans un quart d'heure.

J'étais déjà venue chez Chloé lorsqu'elle vivait avec Eric, mais aujourd'hui son appartement m'a semblé plus joli, un peu plus confortable. C'est sans doute qu'il n'est plus là pour mettre du désordre. Vraiment, je ne regrette pas qu'il soit parti. Chloé méritait beaucoup mieux. Ensuite, elle m'indiqua ce qui avait vraiment changé. Ce n'était pas seulement le copain. C'était aussi un poster, un meuble, un tapis... Quelques petites choses que je n'avais pas remarqué sur le coup mais qui m'avaient donné une impression différente des autres fois.

Je l'ai félicité pour ces changements et j'ai failli lui demander ce qui l'avait poussé à les faire. Mais c'est évident. Elle a passé plus de deux ans avec lui, entre ces murs. Et puis ce n'est pas comme pour moi, lorsque je suis parti de chez Keith, puisque c'est Eric qui a quitté Chloé. J'imagine qu'elle voulait se réapproprier son chez-soi, effacer ce qui venait de lui et faire un peu comme si elle recommençait à zéro. Je suis sûre que si elle en avait eu les moyens elle aurait déménagé.


C'était vraiment un bon repas. Un repas léger avec des haricots verts, du poisson accompagné d'une sauce blanche au citron, et comme dessert, un gâteau largement trop gros pour nous deux. Ce n'est pas Keith qui m'aurait cuisiné quelque chose comme ça. D'ailleurs, il n'aimait que les pâtes et les pommes de terre. C'était bien un mec, de ce point de vue là ! Aucune finesse de goût. Je n'aurais jamais pu lui faire avaler un haricot vert.

Il était largement deux heures lorsqu'on en vint au café. Avec le gâteau qui nous restait sur l'estomac, il n'était plus du tout question de ski. Chloé essaya tout de même une faible tentative en m'expliquant qu'il faisait vraiment beau, que la neige était bonne, et que les prévisions n'étaient pas aussi optimistes en ce qui concernait les jours à venir. Je lui ai fait remarquer que nous étions à peine capable de nous lever de nos chaises, ce qui mit fin à la question et nous fit rire pendant un bon moment. Je n'osais pas imaginer comment on allait faire pour tout débarrasser et laver la vaisselle. Mais d'après Chloé, puisqu'on n'allait pas au ski, on pouvait bien prendre le temps de digérer. Et puis pour retarder l'échéance il était toujours possible de reprendre une part de gâteau...

C'est ce qu'on a fait. On est encore resté trois heures à table, à discuter devant un tas de vaisselle sale. Ensuite on en a eu marre, on a tout nettoyé et on est allé se promener un peu en ville pour louer une cassette vidéo.

Simon a appelé vers sept heures et demie. Il s'inquiétait de savoir si j'étais bien arrivé et m’a demandé si tout allait bien. Je lui ai dit ce qu'on dit normalement dans ces cas là. Que j'étais en pleine forme, que tout se passait le mieux du monde, et que même si on avait eu la flemme de faire du ski aujourd'hui, on allait sans doute se rattraper demain. Il m'a dit qu'il m'aimait, et je lui ai répondu que moi aussi, et que je pensais à lui.

Dimanche

Je dois beaucoup à Simon, et c'est sans doute pour cela que je l'aime. Sans lui, je n'aurais jamais eu la force de quitter Keith. A l'époque, je l'avais en tout quitté trois fois, et chaque fois j'étais revenue. Keith avait une façon désespérée de me dire qu'il m'aimait encore. Alors je me sentais responsable et mon cœur était partagé entre deux désirs contradictoires. Je voulais partir, mais je ne voulais pas lui faire du mal. J'hésitais et il me disait qu'il avait changé. Je voyais dans ses yeux qu'il était sincère. Et l'idée que c'était moi qui avais engendré tout ce gâchis, que quelqu'un souffrait par ma faute, finissait par emporter tout le reste. Le pire, c'est que j'étais parfaitement consciente de tomber dans un piège.

Je ne m'en suis sortie que grâce à Simon, à sa patience, à sa compréhension.

Aujourd'hui, c'était le troisième jour de ma vie que je faisais du ski. Les deux premières fois c'était il y a cinq ans, en terminale ; la classe avait organisé une sortie pour le week-end. Sortie mémorable, je vous l'assure, mais au cours de laquelle je n'ai pas vraiment eu l'occasion d'apprendre à skier.

Bref ! Cela fait bizarre de revenir sur des skis. Heureusement qu'il y a eu Chloé pour m'expliquer comment tourner et m'arrêter. Mais j'avais aussi ma façon à moi. C'est vrai ! Lorsqu'on se retrouve coincé avec les skis qui partent dans deux directions opposées, on n'est pas toujours en mesure d'écouter les conseils. Parfois même, ça m'énerve que ça paraisse si simple aux autres et si compliqué pour moi. Quand ça m'arrive, de toute façon, je tombe. J'ai une technique très simple pour tomber : je lâche tout et je ferme les yeux. Ensuite, je peux tourner tranquillement parce que Chloé m'aide à orienter mes skis dans la bonne direction. Il m'arrive aussi de rentrer dans quelqu'un. C'est une variante que j'affectionne parce qu'elle est assez conviviale.

Après tout, c'est comme ça qu'on a rencontré Mathieu ! Si je ne lui étais pas rentré dedans, je ne crois pas que Chloé l'aurait remarqué. Quand j'y pense ! Il ne demandait rien à personne, le pauvre ! Il attendait paisiblement devant un tire-fesses, quand un gros machin en combinaison verte lui a foncé dessus parce qu'il n'avait pas encore appris à s'arrêter tout seul. Nous nous sommes retrouvés par terre en moins de deux. Chloé est aussitôt venue à la rescousse pour nous aider à nous relever et s’excuser pour moi. C’est alors qu’elle a reconnu Mathieu et qu’elle nous a présenté. Au lieu de m’en vouloir, il m’a fait la bise et m’a aidé à rechausser mon ski droit.

Bon, après ces émotions moi j'étais fatiguée et j’ai préféré les laisser discuter. De toute façon on allait bientôt rentrer et je me sentais toute meurtrie. Je me suis assise et j'ai fermé les yeux. Il y a cinq ans, le ski m'avait paru plus simple. Sans doute étais-je plus jeune aussi ; je pense que si je n'avais pas rencontré Keith j'aurais sûrement eu d'autres occasions pour apprendre. Peut-être même aurais-je su skier comme Chloé. Et au lieu de me traîner lamentablement elle m’aurait conduite sur de pittoresques pistes noires. Mais Keith disait que passé la trentaine, il lui serait difficile d'apprendre un nouveau sport.

Mathieu a rompu mes pensées en me demandant si j'aimais le ski. Bête question qui signifiait sans-doute qu'il aurait aimé m’inclure dans la conversation. Je lui ai dit que moi le ski, je l'aimais bien, mais qu'apparemment ce n'était pas réciproque. Il a rit et il a répondu que c'était comme pour tout le monde ; il fallait s'habituer pour aimer la personne.

On a parlé de Mathieu, dans la voiture. Chloé le connaît depuis quelques mois parce qu'ils sont en D.E.S.S. ensemble. Il vient des Pyrénées Atlantiques et il a choisi Grenoble à cause des montagnes. Il dit qu'il ne peut pas vivre dans une ville sans montagne et j'ai pensé que dans ce cas il aurait la chance de ne pas connaître Paris. Mais d'après Chloé il aurait sûrement préféré passer son doctorat dans une université parisienne si son dossier le lui avait permis. Bon, j'admets qu'il faut de tout pour faire un monde, mais je ne savais pas qu'on pouvait vouloir devenir parisien. Bref ! Chloé a fini par me demander si cela me gênait qu'il vienne faire du ski demain avec nous. J'ai dit non, bien sûr, mais au fond de moi je me suis demandée si l'on avait vraiment besoin d'un mec pour passer une semaine tranquille. J'ai observé le visage lisse et calme de Chloé. Bien. S’il n’y a pas anguille sous roche je n'ai aucune objection.

Maintenant que j'y pense, il va falloir que j'appelle Simon, sinon il risque de s'inquiéter.

Lundi

Chloé m'a réveillée, et heureusement parce que j'étais partie pour dormir jusqu'à midi. J'ai rêvé de neige, de pentes, de glisse ; j'avais l'impression de tourner dans tous les sens et je revivais toutes les chutes, toutes les peurs, et presque tous les virages qui m'avaient tourmentée. Le matin, j'avais l’impression d’être encore plus fatiguée que la veille. J'ai demandé à Chloé si on devait vraiment y retourner. Elle a rit et m'a dit que j'avais déjà trop dormi, que je me sentirais mieux après le petit déjeuner et que de toute façon elle avait promis à Mathieu.

Nous sommes donc passés prendre Mathieu. D'après Chloé, il ne sait pas conduire. Cela me surprend, parce qu'il a tout de même vingt-deux ans. Moi, cela fait bien quatre ans que je conduis et je ne m'en porte pas plus mal. Enfin... j'ai failli m'en porter mal le jour où j'ai bousillé la voiture de Keith. Je n'avais mon permis que depuis quelques mois et j'ai vraiment cru qu'il ne me servirait plus jamais... Le pire, c'est que je n'étais absolument pas en tort. Il pleuvait et un type a voulu me passer par la droite au moment où j'avais décidé de me rabattre. Surprise, j'ai contre-braqué et la voiture a commencé à tourner dans tous les sens. Puis, comme elle a tapé contre un petit mur, elle s'est retournée et a fini par s'arrêter cent mètres plus loin, parce que sur le toit ça roule tout de même moins bien. Je n'avais qu'une petite bosse et un peu d'éclats de verre dans les mains. Rien d'autre. La ceinture de sécurité m'avait plaquée contre le siège. Keith n'a pas été trop fâché. Au contraire, il était presque heureux de voir que je m'en étais sortie vivante. Il a dit qu'à présent je saurais conduire, et il avait raison. Rien de tel qu’un petit accident pour vous apprendre à faire attention sur la route.

Mathieu est plus jeune que moi. Je ne sais pas trop si je dois m'en réjouir. D'un côté je préfère, parce qu'avec un mec plus jeune on peut avoir une relation plus " fraternelle ", moins ambiguë. Et puis c'est plus facile de parler. Au besoin, je peux le remettre à sa place. D'un autre côté... le temps passe. J'avais pris l'habitude d'être la plus jeune. C'est comme pour Keith ; il avait tout de même quinze ans de plus que moi... Oui, le temps passe... Maintenant je suis en face de ce garçon, et il a l'air bien sûr de lui pour son âge.

Il a commencé par vouloir m'apprendre à skier. Sur le principe, je ne suis pas contre. Mais il y a l'art et la manière. Si ce n'est que pour répéter les conseils de Chloé, je n'en vois vraiment pas l'utilité. La théorie, je la connais. Le principe, je comprends. Mais quand je vois Mathieu skier et que j'essaie de le suivre, ça ne donne pas du tout pareil. Lui, il garde ses skis parallèles et il tourne d'un simple mouvement des hanches. Il fait aussi un truc avec son bâton, qui doit sans doute être utile à quelque chose. Il est tout souple et il saute sur les bosses sans problème. Moi, mes skis sont parallèles uniquement vers l'avant. Ils sont d'ailleurs tellement proches qu'en général ils se croisent quand je commence à tourner. Quant à la position du corps, je suis toute rigide et toute cassée. Mes bâtons, je ne sais m'en servir que pour me protéger si je tombe.


D'après Mathieu, c'est parce que j'ai peur. Evidemment que j'ai peur ! Je ne suis pas folle, et je n'ai pas du tout envie de me casser une jambe...

Pourtant, il ne s'est pas découragé et il a commencé à me montrer quelques trucs relativement utiles pour bien skier. Enfin, pour skier sans tomber. Par exemple maintenant, en plantant un bâton au moment de tourner, j'arrive à peu près à éviter que mes skis se croisent. Cela, c'est un bon premier point. Le problème, c'est qu'il n'y en aura sans doute pas de deuxième parce qu'en général je me lasse assez vite d'une relation maître / élève.

Avec Keith, c'était un peu trop souvent ainsi. Lui dans le rôle du maître bienveillant, moi dans celui de l'élève attentive. Je ne dis pas que c'était forcément désagréable. Au début je m'y retrouvais assez bien, sans comprendre que ce comportement n'aurait que pour effet de m'infantiliser.

C'est à dix-huit ans que j'ai rencontré Keith. A l'âge où l'on apprend à faire ses choix, j'étais avec quelqu'un qui les a fait pour moi. Oh ! bien sûr, ce n'est pas aussi simple. Keith ne m'imposait jamais rien. Au contraire, il demandait mon avis sur tout et semblait respecter le moindre de mes désirs. Il était d'ailleurs tellement plein de sollicitude que j'avais parfois l'impression que c'était moi qui lui donnais des ordres. Dans mes rêves de petite fille orgueilleuse, je m'étais trouvé un chevalier servant. Me servant. Et mon jeu préféré, c'était de lui faire exaucer le moindre de mes caprices. Comme une fille de cinq ans !

Mais l'essentiel du pouvoir, c'était bien lui qui le détenait. Il pouvait me convaincre de presque n'importe quoi. Tant qu'il me donnait l'impression de combler mes envies, je lui faisais une confiance aveugle. Et il ne s'en rendait même pas compte. Il continuait de me consulter alors même que j'étais devenue incapable d'avoir un avis personnel.

Cela, c'était quand tout allait bien. Il y avait aussi les moments de révoltes. En général, je trouvais un caprice qu'il ne désirait ou ne pouvait pas combler. Alors je me fâchais, je boudais, et je remettais tout en cause. A commencer par les vérités qui lui étaient chères. Ce faisant, j'ai bien conscience que je n'exprimais pas vraiment d'opinions personnelles... ou même cohérentes. J'allais seulement à l'encontre de toutes les siennes. Keith était en général surpris par la virulence de mes crises, d'autant plus qu'il n'en comprenait absolument pas l'origine. Je revois encore sa mine horrifiée alors que je professais des abominations qui lui étaient absolument insupportables. Mais au lieu de se mettre en colère comme je l'espérais au fond de moi, il prenait un air bienveillant et essayait de me convaincre. La plupart du temps il y parvenait facilement, et nous nous retrouvions dans les bras l'un de l'autre. Jusqu'à la crise suivante.

D'après Chloé, j'ai fait de nombreux progrès aujourd'hui. Elle a félicité Mathieu pour ses leçons et m'a dit que si je continuais ainsi je serais bientôt prête pour descendre des pistes noires avec elle. Chloé sait toujours trouver les mots pour encourager. Moi sur une noire ? A croire qu'elle veut ma peau...

Simon a de nouveau appelé ce soir, mais il n'avait pas grand chose à dire. Il paraît qu'au bar une des filles est malade et que le patron a essayé de me joindre. De toute façon, il n'est pas question que je la remplace. J'ai pris des vacances, non de Dieu ! Simon m'a donné raison, mais il a ajouté que je lui manquais. Il paraît aussi que la météo annonce une perturbation dans les Alpes. Je lui ai dit qu'on se reverrait comme prévu à la fin de la semaine et il n'a pas insisté.

Je me suis couchée un peu fâchée, je l'admets. Je n'aime pas du tout cette façon de me faire regretter mon départ. Je sais qu'il aurait bien aimé venir avec moi, mais il devrait comprendre que parfois j'ai aussi besoin de prendre des vacances de lui.

Dans mon lit, les images de pistes et de neige m'encombrent les yeux et la voix de Mathieu résonne dans mes oreilles.

Mardi

J'ai rêvé cette nuit que Simon était avec nous, et que c'était lui qui nous apprenait à skier. Chloé n'arrêtait pas de tomber et il essayait de lui expliquer comment contrôler sa peur. Quant à moi, j'avais fait de tels progrès qu'il avait décidé de m'emmener sur une piste noire. Quand j'ai vu la pente, je me suis retrouvée paralysée, incapable du moindre mouvement. Mais Simon sut tout de suite trouver les mots pour me rassurer, et alors dans mon rêve, je skiais comme Mathieu.

Lorsque je me suis éveillée, Chloé était toujours couchée et il pleuvait. La fenêtre éclairait la pièce d'une lumière terne, et la chaîne hi-fi faisait entendre faiblement son murmure musical. L'horloge marquait neuf heures et demie. J'ai sorti la tête de mon duvet et cela ne m'a pas du tout donné envie de continuer. Chloé ne dormait pas. Elle semblait contempler le plafond beige clair de son appartement. Aussitôt qu'elle m'entendit, elle se tourna et me souhaita le bonjour.

- Enfin... façon de parler, ajouta-t-elle tristement.

N'y avait-il en cause que la couleur du ciel ?

- On n'y va pas aujourd'hui, n'est-ce pas ? ai-je dit pour rompre le silence.

Chloé n'essaya même pas de répondre. Elle m'observait avec douceur.

- Tu sais, c'est Eric qui m'a appris à faire du ski, il y a deux ans. Et hier, en vous voyant, j'ai eu une impression bizarre...

Je n'ai rien fait pour l'aider à continuer sa phrase. Pauvre Chloé! Manifestement, elle est toujours amoureuse. Qu'est-ce qu'on y peut ?

- Comment cela s'est-il passé avec Eric ? demandai-je simplement. Je veux dire... sur la fin. Sais-tu pourquoi il est parti ? Qu'est-ce qui n'allait pas entre vous ?

Chloé se mit alors à me raconter son histoire. Elle n'est pourtant pas du genre à s'étendre ou à se plaindre, mais je pense qu'elle avait besoin d'en parler. De mon côté, j'essayais de la rassurer, de la comprendre. Je la comprends d'ailleurs assez bien. Son histoire, c'est un peu celle de tout le monde. Nous avons causé presque toute la matinée. Chloé m'impressionna par son calme et son détachement. Elle parlait presque sans passion, mais ses yeux contemplaient un horizon lointain.

Le moment où l'on cesse d'aimer est souvent invisible. Ce n'est pas une crise ou une dispute. C'est une période calme au cours de laquelle on se rend compte que les contraintes deviennent plus fortes que les liens qui nous unissent à l'autre. Keith jouissait d'un travail stable et bien payé ; quant à moi, j'avais quitté la petite ville où nous étions pour m'installer à Lyon, dans une université qui me permettait de poursuivre mes études de physique. Nous ne pouvions plus nous voir que durant les week-ends.

A cette époque, je croyais que cet éloignement forcé ne pourrait être que bénéfique à notre entente, dans la mesure où la distance réduit les contraintes et augmente le désir amoureux. Mais ce fut l'inverse qui se produisit. D'une certaine façon, j'ai fini par prendre mon indépendance par rapport à Keith. J'ai découvert que je n'avais pas besoin de lui. La semaine, je la passais dans mes études. Alors, je ne comptais que sur moi-même et sur de bons amis ; je m'en sortais plutôt bien. Mais le week-end, il y avait Keith. Lui qui ne connaissait rien à la physique, et qu'il fallait que j'aime. Je me rendais compte que je vivais une vie contradictoire, durant laquelle les semaines et les week-ends étaient de plus en plus déconnectés. Keith aussi s'en rendait compte. Il réalisait aussi que j'étais en train d'échapper à son contrôle. Il essaya de se mettre à la physique, mais ce fut sans succès.

Comme il ne pouvait pas me posséder moralement, il en vint à me posséder sexuellement. Il lui en fallait toujours plus. Nous devions faire l'amour tout le temps ; tous les soirs, tous les matins, toutes les nuits... Et si par malheur je refusais de lui offrir mon corps, il en faisait un casus belli. Certaines fois, il insistait toute la nuit ; et tandis que j'essayais simplement de dormir, je sentais son sexe qui venait se frotter rageusement contre ma cuisse.

A midi et demi, Chloé et moi étions encore couchées paresseusement, mais il devenait urgent de penser à manger. Nous hésitions entre un petit déjeuner et un déjeuner, sachant que de toute façon il nous faudrait faire des courses, car il ne restait ni pain, ni viande, ni légumes frais. Bon, d'après Chloé on pouvait trouver des pâtes et un peu de fromage. Des oignons aussi ? – Oui, sans doute ; ainsi qu'un pot de crème fraîche. Nous en étions donc à étudier l'éventualité d'un repas sans pain avec des spaghettis, lorsque le téléphone sonna.

Mathieu était à l'autre bout du fil. Il avait dû comprendre que nous ne ferions pas de ski aujourd'hui. C'est fou ce qu'il est perspicace, ce garçon. Et devinez quoi ? Il nous invitait au cinéma. Somme toute, y avait-il autre chose à faire ?

Le film durait deux heures et racontait l'histoire d'un romancier riche et célèbre, qui, sur le point de mourir, avait décidé d'effacer toute trace de son œuvre. Il rachetait tous ses livres et les brûlait. A la fin du film, il découvrait un petit poème, simple et sans prétention, qu'il avait écris lorsqu'il n'avait que dix-sept ans. Celui-ci, comme il désirait le sauver des flammes, il le garda dans la poche intérieure de sa veste. Puis il mourut. Dans le dernier plan du film, on voyait le personnel des pompes funèbres qui nettoyait le corps, le rasait, puis l'habillait avec les vêtements qu'il portait à sa mort. Mais personne ne songea à vérifier le contenu de ses poches, et le poème fut enterré avec lui.

Mathieu avait insisté pour voir ce film, malgré l'avis de Chloé ; je dois dire qu'en ce qui me concerne, il ne s'était pas trompé. Mais Chloé n'avait pas aimé. Elle trouvait les scènes trop longues, le sujet sans originalité, et elle en voulait à Mathieu de ne pas avoir choisi le film qu'elle voulait voir. Ne désirant pas prendre part à la polémique, je proposai alors de continuer la conversation dans le café d'en face, parce que devant le cinéma, il faisait froid et il pleuvait. Mathieu était d'accord, mais Chloé prétexta d'une course à faire pour s'éclipser et nous laisser seuls.

J'ai trouvé que c'était là un comportement étrange de la part de Chloé, puis je n'y ai plus pensé parce que Mathieu me proposa un chocolat chaud et que j'avais envie de discuter avec lui.


Je suis rentrée à l'appartement de Chloé assez tard, vers neuf heures. Elle était en train de regarder la télé, allongée sur son lit. Lorsqu'elle s'aperçut de ma bonne humeur, elle me demanda ce qui s'était passé avec Mathieu.

Je fus bien obligée de reconnaître la vérité, c'est à dire qu'à la fin, je l'avais embrassé un peu trop tendrement. Elle rit, et m'avoua qu'elle s'attendait à quelque chose comme ça depuis le premier jour.

- Mais ce n'est pas sérieux, ai-je répondu aussitôt. Nous discutions, il m'a plu, et on s'est embrassé. C'est tout. Il ne faut pas en faire une montagne. En plus, je me suis un peu fait avoir, parce qu'il y avait de la Chartreuse dans le chocolat.