17/09/2005
Glissements
I
J'ai toujours aimé les étoiles et le ciel, et m'étendre dans la nuit sans dormir. Fixer l'infini de mes yeux ternes. Je me demande ce qu'il y a au-delà. C'est là-bas que le regard de ma mère était fixé.
Ses yeux ressemblent à une nuit étoilée; ils sont très sombres avec des reflets bleus et des paillettes jaunes. Au milieu, une lune brille.
Au début de l'été où elle est morte, les soldats, après quatre années d'occupation, partaient. Je perdais leur présence rassurante.
Je me rappelle qu'ils venaient fréquemment chez nous pour parler à ma mère. Ils étaient très grands et forts. Leurs uniformes étaient impressionnants.
Un jour, j'avais osé me vêtir d'une veste noire restée sur le fauteuil du salon. Elle était très lourde et m'allait jusqu'aux genoux.
Je décidai de monter à la salle de bain afin de me contempler; j'eus cette image étrange d'un petit garçon pâle, enfermé dans un habit ténébreux. Ses yeux sombres me regardaient. A un moment, j'ai senti la Mort dans les deux éclairs blêmes accrochés à sa manche; puis, je me suis habitué à mon reflet, à son allure digne, à l'uniforme noir. Et j'ai aimé mon image.
C'est alors que glissant de mes étroites épaules, le vêtement s'est affalé sur le carrelage bleu.
A partir de ce jour, je n'ai plus eu peur des soldats.
La nuit où ils partirent donc, j'étais étendu sur le toit de la grange à observer les étoiles filantes.
Je n'en vis aucune. Les flammes qui consumaient le village m'éblouissaient, la fumée qui s'échappait des maisons obstruait ma vue. Et le vacarme des bombes qui détruisaient tout m'effrayait. Je ne vis que la troupe des soldats.
Je me souviens qu'ils étaient nombreux à marcher, sales, épuisés par des sacs lourds sur leurs épaules. Parfois, il y en avait un qui glissait dans la boue; on lui prenait la main, on le relevait, et il repartait l’œil fixé sur ses pieds.
C'est dans ce moment de désolation, c'est dans cette rue à feu et à sang, que je la vois pour la première fois. Une jeune femme blonde au milieu de l'armée, comme une étrangère. Elle est très belle, une fille des mondes lointains du pays. Qui sait ? D'un autre pays peut-être, de celui des soldats.
Ou d'ailleurs. S'il se peut qu'il y ait un ailleurs au-delà de l'étranger.
Il y a un homme qui est accroché à son bras, terrorisé. Ce détail me revient à l'instant où j'écris. Ils forment un couple boiteux qui n'avancerait que sur une jambe. Mais elle paraît si forte! Comme si elle n'avait peur ni des bombes, ni de la mort, elle se fraie un chemin au travers de la jungle, du sang et des cadavres entremêlés.
La route en est pleine; corps, bras, jambes, têtes défoncées. Il fallait quelque chose pour assouvir leur vengeance. Maintenant ils traînent, ils fuient, et la femme au milieu les tires, tellement belle...
Tellement belle, que malgré le danger, je veux lever la tête, je veux l'appeler au-delà de ces fous sanguinaires, la supplier de rester. Elle me guiderait comme une mère.
Mais c'est une étrangère. Elle se perd dans la foule.
Avant, elle s'est retournée vers moi. Enfin, je le présume car je ne m'en souviens plus. Tout ce que je connais, c'est la couleur de ses yeux.
Ils sont bleus.
C'est le lendemain, quand j'osai enfin redescendre de mon toit, que je trouvai ma mère étendue devant la porte, sa robe déchirée et couverte de sang, ses yeux noirs étoilés fixés au-delà du ciel limpide du matin.
II
Pendant des années, j'ai tenté de comprendre ce que ma mère avait vu qui rendait ses yeux si troublants, mais je revenais constamment sur cette femme inconnue que j'avais aperçue en moins d'une minute. J'y revenais dès que je fermais les yeux, dès que je m'assoupissais. Son image me hantait. Je la voyais qui me tournait le dos, elle regardait à l'horizon, et je voulais l'appeler, la rejoindre. Autour de nous, la terre était rouge et le ciel était noir. Pourtant ses yeux étaient bleus comme un ciel sans nuage.
Puis le rêve s'éteignait.
Je ne devais jamais la voir de face.
C'est mon oncle, un homme solitaire qui vivait à la périphérie du village, qui accepta d'être mon tuteur. C'était un petit berger traditionnel qui parlait peu, élevant ses moutons comme on le faisait mille ans auparavant, en restant la moitié de l'année en montagne.
J'aime beaucoup les moutons. Mais ils sont morts comme tout ce qui doit mourir. Dans la montagne où le ciel est violet.
Je passais mon enfance en pension, dans une grande ville indifférente, peuplée d'une foule immense et pressée. Mais les études ne m'intéressaient guère, ni même les garçons de mon âge constamment en quête de bagarres et de boucs émissaires. Si bien que je ne trouvai qu'un ou deux amis fidèles dans ma scolarité. Je n'ai jamais trop souffert de ma solitude.
Un jour, j'ai connu une fille en ville. Elle était très belle, enfin, en tout cas je l'aimais. A la différence des autres, elle ne parlait pas tout le temps, elle savait regarder en silence les choses de la nature. Elle ne me trouvait pas froid et rachitique, elle ne me disait pas d'enlever mes pulls quand il faisait trop chaud, elle m'achetait les vêtements aux couleurs sombres que j’aimais. Et puis elle avait un joli sourire qui donnait l’envie de le rendre.
Elle disait que j'étais un poète, que les poètes étaient bizarres, et que c'était ce qu'elle aimait en moi. Même si je n'avais jamais rien écrit.
Un matin, je la présentai à mon oncle.
Il la regarda, elle baissa les yeux, il inclina la tête comme pour la saluer, et elle de faire de même. Ce fut tout; il ne lui parla jamais et sembla ne plus jamais nous voir ni nous entendre. Mais je crois qu'il nous aimait. Sinon, il ne serait pas venu au mariage.
Ce fut une cérémonie très simple. Ma fiancée s'occupa de tout, puis elle devint ma femme. Les invités, quelques intimes des deux familles, avaient des costumes magnifiques, et mon oncle était le plus beau de tous avec un uniforme d'avant guerre, tout raide et noir, que je n'avais encore jamais vu. Il me faisait penser à celui de la salle de bain. Il y avait une fleur bleue des montagnes dans sa poche.
Lorsque les invités furent partis, ma femme vint me rejoindre dans le petit jardin de l'église, et nous contemplâmes la forme des nuages dans le ciel pendant un long moment.
Ensuite, nous avons parlé de notre lune de miel sur la côte.
Je me souviens très bien de ce voyage magnifique. Nous nous arrêtions dans de petits villages aux hôtels romantiques, où nous étions des dieux débarquant de nulle part. J’aimais sentir les regards que des gens envieux posaient sur nous.
Après trois jours, nous arrivâmes à destination. Une petite plage et une maison, et au-delà, la mer. Comme nous avons ri ce jour où nous l'avons découvert! Nous avons ri comme des enfants.
La mer ressemble beaucoup au ciel. Elle est immense comme le drap de lit d'un dieu étalé à l'infini. Elle semble faite d'eau transparente, mais ce n'est qu'une illusion; telle un ciel, on ne sait jamais ce qu'elle recouvre.
C'est un mur infranchissable.
Il nous arrivait parfois, à Isabelle et moi, de nous étendre sur un rocher pour contempler le paysage vide du large.
- A quoi penses-tu ? me demanda-t-elle un jour.
- Je me dis que là-bas, à l'horizon, les eaux touchent le ciel.
Elle rit.
- Quoi ?
- Il y a un monde derrière le ciel, il y a un monde derrière la mer, et ces mondes se touchent à l'horizon.
- C'est ça. Tu penses trop poète adoré, conclut-elle. Elle m'embrassa et mes pensées sombrèrent.
Pourtant, il me resta le sentiment vague d'un je-ne-sais-quoi de mystérieux dans l'eau profonde et bleue des flots. Une envie d'y plonger, de nager tout au fond, de m'étendre et de fermer les yeux. Comme dans un lit.
Un jour vint le temps du départ. J'aurais voulu rester.
Il est vrai que je n'aurais pas dû attendre le dernier moment pour rentrer, car le temps a apporté la pluie et la nuit sur la route, et la fatigue m'a saisi. Elle a pris le volant, elle a glissé sur le goudron mouillé.
La voiture s'est affalée sur son flanc droit.
Après l'accident, ma première sensation fut celle du silence et du vent qui s'engouffrait par le pare-brise cassé. Péniblement, je dégageai mon bras du volant et mon corps de la carcasse en fer.
Autour de moi, il n'y avait rien. Aucune lumière, aucune ville, le vent courbait les blés sauvages.
Soudain, la lune fait son apparition entre deux nuages; belle et ronde, elle dégage l'ombre d'une église de village dans le lointain; et dans cette pâle lueur bleutée une silhouette familière me tourne le dos.
Elle était belle comme dans mes rêves, quoique qu’elle fut différente. Ses longs cheveux roux recouvraient ses épaules. Elle était forte et j'étais faible, et le sang de ma tête inondait ma joue. Elle resurgissait de l'armée. Elle me tournait le dos. Elle regardait la lune et je la regardais. Je sentais que la clarté de ses yeux se retrouvait dans la lumière de la nuit. J'ai tenté de l'appeler pour qu'elle se retourne, pour qu'elle me guérisse; pour qu'elle voie mon regard pâle et froid.
Je ne saurai jamais exactement ce qui se passa ensuite. Je ne devais garder de cette nuit qu'une certitude. Que ses yeux étaient bien bleus
III
Après avoir quitté l'hôpital où ma femme est morte de contusions sous le choc, son cadavre bleu et froid, je me suis senti plus vide et plus libre que jamais. Les murs se sont effacés les uns après les autres dans mon esprit. Mes projets, mes scrupules, mes préjugés, mes envies, mon passé, mon avenir étaient tombés à plat.
J'ai contemplé l'océan dans ma tête, vide et calme.
J'ai plongé au plus profond de mon être pour y trouver l'autre monde; une couleur unique: le bleu.
Bleu comme les vastes étendues vides de la liberté.
Vides.
Vides comme les années.
Peut-être que je ne suis pas normal au sens où vous l’entendez, mais je ne m'en plains pas. La normalité est un moule qui enferme l'âme craintive. L’âme au début, est de la lave en fusion. Elle veut s'écouler, se répandre dans les univers, mais elle est refroidie par le temps. Ensuite elle se fige et il devient inutile de briser le moule; il ne renferme qu'une statue dressée vers l'éternité.
Je rêvai beaucoup les années qui suivirent.
Dans mes rêves, je suis allongé sur un rocher avec ma femme, et nous contemplons la mer sous un ciel dégagé. Une sensation de bonheur éternel. La mer est comme elle est d'habitude, très calme. Si calme qu'on dirait un lac. Très bleue aussi. Elle me fascine.
Mais le soleil descend dans le ciel, et le temps passe. Ma femme se retourne, elle veut me parler, me dire sans doute qu'elle voudrait bien descendre, qu'elle a froid... Mais je ne la regarde pas, je ne l'entends pas, mes yeux restent bloqués sur le soleil qui se couche. Je veux lui parler, la rassurer, mais je n'ai pas de bouche. Je veux penser à elle, lui dire par l'esprit que je l'aime, mais je l'oublie. Sentiment d'impuissance, de désespoir. Puis plus rien.
Il fait noir.
La lune bientôt se lèvera, elle sera pleine, je le sens; ce sera comme un signal pour Elle, pour qu'elle vienne. Pour que je la voie. Ses yeux éclaireront mes yeux.
C'est alors que comme tous les matins, je me réveille.
Il se peut qu'inconsciemment j'ai craint cette fin; peut-être que je savais déjà qui était cette femme et que je n'osais pas passer la ligne. Qu'importe !
J'ai peur.
J'ai peur, depuis que mon oncle n'est plus là je glisse. Il n'y a pas de branche pour m'accrocher, je glisse inexorablement. Douce sensation, je glisse dans les lits des océans azurs, sous l'écume et les nuages moutonnants du ciel.
Je ne peux chasser les moutons de mon oncle; comme des fantômes, ils continuent de me hanter. Allez-vous-en! Je vois leurs regards mélancoliques et leurs corps raides, décharnés par la faim, que je jette dans la fosse sous les flocons blancs.
Elle seule peut me rassurer. Elle est si puissante !
Hier, je bêchais mon jardin sous un soleil écrasant. Soudain, une douleur me traverse, comme un couteau dans ma poitrine; je m'effondre. Mon cœur n'est plus qu'un bloc de pierre rabougri, lourd, plombé.
Je ne tarde pas à perdre conscience.
Ensuite, la première chose que j'ai vu c’est un disque roux dans le lointain. La lune se levait dans le monde du ciel juste au-dessus de la mer. Mais les vagues montaient la mer au ciel, et le vent emportait le ciel vers la mer. Les deux mondes se mélangèrent en un tourbillon. L'horizon disparut dans la tourmente. Alors je ne savais plus où était le haut et le bas. Les vents soufflaient de l'eau, les vagues aspiraient de l'air. Il y eut mille mers et mille cieux.
Et tout le bleu s'en alla dans la lune, et il y eut deux lunes. Et il y eut deux yeux.
C'était Elle qui me faisait face. Ses cheveux avaient la couleur de la nuit.
J'avais froid et j'avais soif, mais il n'y avait plus d'eau. Elle était vêtue d'une longue robe blanche.
J’ai voulu parler, mais il n'y avait plus d'air. Je pensais: "Qui êtes-vous?", espérant qu'elle répondrait. Mais elle se changea en fleur des montagnes.
La pelle bêche traînait à ses côtés, inondée de soleil.
Ce matin, j'ai enfin compris qui elle est.
J'ai peur.
.............................
Le 6 novembre 1994, il pleuvait. Louis Chenêt, adjudant à la gendarmerie du coin mais que tout le monde dans le village appelait « sergent », se lamentait devant sa vieille machine à écrire. Devant lui, l'horloge à cadran numérique marquait 16 heures 37. Encore une heure à tuer pensa-t-il. Il fallait pourtant bien terminer ce rapport que personne ne lirait jamais, aussi conclut-il par un "suicide par balle aux raisons indéterminées" et classa l'affaire avec la petite note qu'on avait retrouvée près du pistolet. Quelqu'un y avait maladroitement écrit ces quelques mots:
Et la vie irréelle,
Et la vie est cruelle.
Et la mort éternelle,
Et la mort est si belle...
Septembre 1995
19:25 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture
13/06/2005
Les Cages
Sylvain s’éveilla dans la lumière confuse de ses matins habituels. Il ne faisait ni chaud, ni froid. Le jour s’était levé depuis une heure environ et la ville affamée empestait l’essence et le bruit. Il était huit heures, comme pratiquement chaque jour où Sylvain s’éveillait.
Mais l’heure, pour l’heure, n’a guère d’importance. Il reste dans son esprit, comme une lueur de rêve.
Alors il se lève et met un pantalon. Il ouvre la porte vitrée et les volets de son petit balcon. Son rêve déchiré l’accompagne encore. Dehors, il ne fait ni chaud, ni froid. La lumière est claire. Il voit la rue encombrée de voitures. Il reste là, comme chaque matin, à moitié réveillé. Puis, comme chaque matin, il retourne dans la cuisine chercher la cage de son canari. Il la pose dans un coin du balcon, sur un petit tabouret. Lentement, il ôte le cache qui la plongeait dans les ténèbres.
L’oiseau cligne des yeux, étourdit par la lumière. La ville surgit dans son regard. Il cherche à s’orienter. Il y a d’abord, en face, une rangée d’immeubles à la façade ensoleillée. En dessous, une large route au bitume bruyant ; une mosaïque de voitures colorées. Et puis, tout petits, sur une mince bande gris clair, de part et d’autre de la route, les piétons slaloment entre les arbres aux feuilles jaunies. Comme il reconnaît tout cela, le canari se met à gazouiller lentement, puis de plus en plus fort, jusqu’à ce que chaque son prenne sa place dans l’univers du matin.
Sylvain passe le cache sous la cage et se laisse glisser le long des barreaux du garde-corps. Il ferme les yeux. Le chant du canari a maintenant perdu ses hésitations du début. Les notes se lient, joyeuses, en chaînes d'harmonies. Il essaie de deviner la gamme de ce chant. Elle change chaque fois, tous les matins. C'est comme le langage du jour.
Chaque journée a sa saveur, chaque saveur a son chant. Aujourd’hui, c’est un doux matin d’automne. La ville s’anime déjà, bruyante, trépignante. Mais elle ne peut masquer dans l’air ce goût d’humidité tendre et légère, et dans le ciel cette fraîcheur limpide qui n’appartient qu’au matin.
Derrière les innombrables édifices, les montagnes s’imposent, elles aussi. Elles portent à leurs bases les teintes joyeuses de la saison, rousses et ocres. Plus haut, les conifères gardent une couleur dense et sombre.
Sylvain entendait tout cela dans le chant du canari. Tout cela, c’était le reflet d’un paysage presque infini. Peut-être même existait-il autre chose dans cette musique. Quelque chose qu’il ne parviendrait à comprendre qu’avec le temps.
Parfois, Sylvain pense que ce petit oiseau n’a jamais eu l’occasion de voir autre chose que son balcon. Il est prisonnier. Il est en cage. Malgré cela, son chant n’est jamais le même.
Le canari chanta et les voitures se turent. La ville devint silencieuse, comme pour un spectacle. Du haut de son sixième étage, Sylvain avait l'impression de participer à une sorte de concert que l'immensité de la salle ne parvenait pas à couvrir. Les édifices étaient des spectateurs attentifs, et les fenêtres aux yeux bleu ciel, autour de la cage, écoutaient sa musique.
Kika se trouvait justement derrière l’une de ces fenêtres. Comme chaque matin vers huit heures, elle observait la tour d’en face avec une paire de jumelle, son balcon du sixième, et le jeune homme assis sur le balcon. Le jeune homme, surtout.
Il était immobile. Elle pouvait presque distinguer la marque de son jean. Assis dans un coin du balcon, dos à la rue, les jambes contre son corps, il observait une cage. Que cherchait-il ? Kika n’en savait rien. Elle ne pouvait pas entendre le chant du canari. Elle ne pouvait pas comprendre le sens de cette habitude, de ce rite quotidien. Pourtant, elle sentait qu’il existait. Le jeune homme avait un je-ne-sais-quoi de tranquille qui la fascinait. Elle aurait voulu s’approcher de lui, pénétrer dans son monde, sentir avec lui ce quelque chose de calme et de rassurant qui semblait l’imprégner.
Kika songe à tous ces gens dont elle-même, qui le matin, ont à peine le temps de s’habiller et d’avaler un café. Lui, prend son temps ; contemple sa cage.
Celle-ci est fascinante. Sur son socle ovale, un tapis jaunie de mousse ; des barreaux en bois vernis. A l’intérieur se dressent deux brindilles collées, comme deux arbres minuscules. Sur une branche du premier, un petit récipient d’eau et de graines est accroché. L’oiseau quant à lui se pose en général sur le second « arbre ». Un morceau de bois tordu recouvert d’une épaisse peinture verte qui s’écaille. Entre les deux, une espèce de caillou, et derrière le caillou un énorme pissenlit dont la culture a dû coûter beaucoup d’efforts et de patience.
Souvent, lorsqu’il se relevait avant de quitter le balcon, Sylvain s’attachait à vaporiser un peu d’eau sur la mousse. Parfois, il lui arrivait de tailler une feuille trop large du pissenlit à l’aide d’une paire de ciseaux à ongle. Il pouvait aussi modifier un peu la disposition dans la cage en suppriment une branche ou en changeant un arbre. Un jour, il avait même essayé de découper des feuilles microscopiques dans un mince papier de soie pour les coller sur les branches dénudées des brindilles et masquer ainsi l’horrible peinture verte.
Sans doute se trouvait-il bien d’autres choses dans ce jardin minuscule. Nombre d'entre elles invisibles aux jumelles de Kika ; des détails, des mystères qu'elle comprendrait avec le temps et l'observation.
Soudain, Sylvain se lève. Il jette un regard pensif sur la rue qui les sépare. Surprise, Kika recule de quelques pas en tirant le rideau. Puis elle se rappelle que sa voiture est chez le garagiste et qu’elle doit prendre le bus, ce matin.
Près de l'arrêt de la ligne 45, un vieux platane était planté. Depuis le temps qu'il était là, il connaissait tous ceux qui avaient l'habitude d'attendre quelques minutes sous ses branches. En général, ils n’attendaient que le bus. Ils restaient d’ailleurs silencieux et il était rare que l'un d'entre eux prêtât attention à l'arbre qui lui faisait de l'ombre.
Sylvain, comme les autres, ne voyait rien ni personne. Ni les édifices urbains, ni les gens qui passaient, ni même la jeune et jolie femme qui l'observait du coin de l’œil.
Mais il s'adossa contre l'arbre et posa sa main contre son bois rugueux.
Puis ce fut comme s'il s'endormait. Ni la fille ni le platane ne parvinrent à attirer son attention. Il resta immobile tout contre l'arbre, et ses yeux, et son regard, n’avaient pas vraiment de consistance.
Bientôt, le bus apparut et il eut enfin un mouvement. Mais ce fut pour entrer et composter son ticket. Il s'assit à côté d'une fenêtre.
- Cette place est libre ? interrogea la fille.
Sylvain regarda autour de lui. Elle avait de brillants yeux, mais le bus était aux trois quarts vide. Il lui sourit et elle se mit à ses côtés. Il n'osa pas parler. Il préféra ne rien penser, mais dans un coin de son esprit une présence était apparut. Gêné, il regarda derrière la vitre l'ombre frémissante d'un platane ensoleillé.
Le vieil arbre, ravi de l'occasion, agita ses branches. Une petite brise envola quelques feuilles.
- Pendant longtemps, moi aussi j'ai eu un oiseau pour me réveiller le matin, dit-il.
- Qu'est-il arrivé ? demanda Sylvain.
- Il est parti l'année dernière.
- Pourquoi ?
Le platane ne répondit pas, mais il montra ses plaies. D'une branche qui s'était approchée de la route, ne subsistait qu'un large cercle noirci par le temps.
- Ne t'inquiète pas pour moi, dit l'arbre. Je suis trop vieux à présent pour les oiseaux, mais chaque matin, j'entends ton canari.
Le bus était déjà parti et Kika en tremblait presque de frustration. Rien. Depuis une semaine elle avait cherché à entrer en contact avec ce garçon, elle en avait rêvé, elle s'était inventée un millier de scénarios, mais même à côté de lui, rien. Elle ne parvenait pas à trouver quelque chose à dire.
Le bus s’immobilisa pour prendre de nouveaux passagers. Mais une femme en retard le manqua.
- Dommage pour elle, dit Kika dans l'intention de réveiller son voisin
Le véhicule prit de la vitesse. Pendant quelques secondes elle se demanda s'il avait bien compris que c'était à lui qu'elle s'était adressée.
Il lui sourit. Elle eut la désagréable impression qu’il se payait sa tête.
- Je vais à l'Université, continua-t-elle.
- Je vais à la bibliothèque municipale, dit-il enfin.
Il regarda ses yeux, elle soutint son regard.
- Tu es étudiant ? demanda Kika
- Non, je travaille là-bas.
Il regarda ses lèvres, elle regarda son cou.
- Tu ne fais pas d'études à côté, alors ?
- Pourquoi faire ? J'aime mon métier. Et puis j'ai suffisamment d'argent pour moi tout seul.
Il regarda ses, posés dans le creux de son épaule.
- Oui, bien sûr... commença-t-elle.
A nouveau leurs regards se croisèrent.
Elle rougit.
- Je veux dire... si tu es tout seul...
Elle baissa les yeux.
Les livres sont comme des cages qui abritent un jardin. Enfermés dans un papier souvent jauni par le temps, leurs histoires ne racontent bien souvent qu'un petit univers maladroit, fragile, dont personne ne peut croire à la réalité.
Les livres sont des histoires humaines sur un papier sans vie. Ce sont ceux qui parviennent à les lire qui leur donne une valeur. On n'apprend jamais grand chose en lisant, mais au moins on se reconnaît, on se souvient. Quelques émotions, quelques couleurs fugaces, parfois quelques erreurs, un sentiment que l'on découvre, et la lecture d'un livre devient une méditation, une découverte de soi.
Sylvain aimait se regarder dans le miroir des livres. Il retrouvait chaque jour, à la bibliothèque, une parcelle de son jardin, un morceau de cage personnelle. Et même s'il avait conscience de l'étroitesse de celle-ci, des limites de son être, il aimait contempler ne serait-ce que sa simplicité.
Aujourd'hui cependant il manquait quelque chose. Il ne s'était jamais senti aussi vide. La journée glissa lentement avec le soleil, et les livres ne semblaient révéler que sa futilité. Une cage est une cage, on ne sort pas de son être...
Le soir après ses cours, Kika réalisa qu'il lui manquait un livre. Naturellement, elle pensa que la bibliothèque municipale serait mieux fournie que celle du campus.
En parcourant les salles au hasard, dans le silence de la bibliothèque, elle rencontra Sylvain qui rangeait une étagère.
- Bonjour, dit-il en la remarquant enfin. Il poursuivit son travail, et Kika eu une nouvelle fois l'impression qu'il se payait sa tête.
- Je cherche un livre, indiqua-t-elle. Sur le climat du proche orient.
Il sourit en la regardant.
- Ici ce sont les romans, dit-il. Le secteur universitaire c'est au troisième étage. Mais on ferme dans cinq minutes.
A moitié confuse et un peu déstabilisée, Kika eut tout à coup l'impression d'avoir été ridicule.
- Euh... oui, pardon. Excusez-moi, dit-elle avant de repartir.
- Attends !
Il laissa ses livres sur un chariot et s'approcha derrière son dos.
- S'il te plaît, attends-moi...
Le parc était plongé dans la nuit, les lampadaires blancs détachaient de longues ombres. Les astres nocturnes et la lune parmi eux, observaient Sylvain et Kika se parler sur un banc. Leur discussion entre eux, fut comme un lien. Comme un rapprochement de deux cages.
A l’horizon, une rangée d'immeubles obscurs et plusieurs centaines de fenêtres. Les lumières de la nuit parfois s’y reflétaient
- Je me demande souvent ce qu'il y a derrière ces vitres, dit Sylvain. Pour moi, c'est comme si elles cachaient toute une vie entière, unique, qui nous est entièrement étrangère…
- Pas avec une paire de jumelles, corrigea Kika.
Sylvain remarqua son sourire, mais poursuivit sa réflexion.
- Ce n'est pas pareil. Avec des jumelles tu vois, mais tu ne construis aucune relation.
- Comme tu as raison! dit-elle.
Elle posa un doigt sur son front.
Il restèrent silencieux quelque temps. Parfois, ils n’osaient se demander ce qu’ils faisaient l’un à côté de l’autre. La lune, pour sa part, sut tout de suite que ce couple avait un avenir devant lui.
- Tu sais, dit Sylvain, j'ai un ami qui n'a jamais quitté la place où il vit. Il reste sur sa terre à regarder les autres. Il vivait avec un oiseau.
- Et alors ? demanda Kika.
- Alors il n'a jamais rien fait de sa vie parce qu'il ne voulait pas quitter son oiseau. Doucement il est devenu vieux, et l'oiseau est parti. Un matin, il s'est retrouvé seul.
Kika regarda les immeubles avec un sentiment coupable. Une fenêtre s’alluma comme un œil éclairé. Qui regarde qui ? Peut-être derrière la vitre y avait-il quelqu’un avec une paire de jumelles en quête d’un bonheur distant ? Mais que peut-il bien trouver ? Le bonheur c'est d'être et de croire au bonheur. Ce n’est pas de voir seul, mais de contempler le ciel ensemble. N'est-ce pas ce qu'elle avait cherché chez Sylvain ? Lui semblait être heureux de presque rien, tandis qu'elle cherchait toujours quelque chose.
Elle poussa un soupir, il osa mettre la main sur son épaule.
- Tu as froid ? demanda-t-il.
- Un peu.
- Nous ne devrions pas rester assis.
Mais ils ne bougèrent pas. La lune les observait toujours. Chaque nuit, elle voit des couples dont il ne reste qu'une déchirure profonde. Ceux-là même qui avaient voulu aimer sans risquer une partie de leur être. Elle comprenait les paroles du platane et de Sylvain.
Lui aussi avait froid, mais ils ne bougèrent pas. Le froid recouvrit les immeubles et l'automne arriva derrière lui. Des feuilles s'envolèrent. Dans la ville entière se leva un vent d'hiver.
Il fit froid tout à coup. Trop, sans doute, pour un canari. Le vent avait emporté les touffes de mousse de la cage restée sur le balcon, cassé en deux le petit arbre. L'oiseau s'était débattu pendant plus d'une heure. A bout de force, il était tombé, mort, au milieu du pissenlit, la tête sur le caillou.
La lune, qui avait assisté à la scène, se consola en pensant que d'ici cinq ou six ans, Sylvain et Kika auraient une maison à eux. Avec un grand jardin.
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12/04/2005
Le Labyrinthe
Samedi
Keith disait que je ne savais pas ce que je voulais. Mais il avait tort. Je sais parfaitement ce que je veux, même si parfois je veux des choses contradictoires. J'essayais de le lui expliquer mais il disait que c'était la même chose. Selon lui, lorsqu'on sait vraiment ce qu'on veut, on est capable de faire des choix et de résoudre les contradictions. Je lui répondais qu'il ne cherchait pas à comprendre et il ajoutait aussitôt que si, il me comprenait très bien puisqu'il m'aimait. Et c'était à ces moments là qu'il me tapait le plus sur les nerfs. Alors je trouvais un prétexte pour lui montrer ses torts et nous nous disputions.
Quoi qu'il en soit aujourd'hui, il a tout faux. Je veux une chose toute simple et j'arracherai les yeux à quiconque voudrait m'en empêcher. Je suis sérieuse. Il n'y a aucune contradiction là dedans et mon respect de la vie est bien inférieur à mon envie de passer une semaine de vacances paisibles. Voilà. On ne dira pas que je n'avais pas prévenu. J'en ai plus qu'assez de Paris, de ses rues embouteillées, de son métro et de ses habitants. Alors autant dire que lorsque Chloé m'a invitée à faire du ski chez elle, je ne me suis pas faite prier. J'ai téléphoné au patron et sans lui laisser le temps de répondre, j'ai carrément dit que je voulais prendre ma semaine. C'était il y a deux jours. Il a dû en faire une tête. Je me demande qui il a trouvé pour me remplacer ce soir...
Chloé m'attendait à la gare de Grenoble, après seulement trois heures de voyage. Je ne sais pas pourquoi, mais dans ma tête je m'imaginais que je perdrais toute la journée à cause du train. C'est pour cette raison que lorsque Chloé m'a demandé si j'étais prête à faire du ski dès aujourd'hui, j'ai été plutôt surprise. Ma montre indiquait une heure de l'après-midi et je réalisai que j'avais très faim. Elle a rit et m'a assurée qu'elle avait déjà préparé quelque chose et que nous mangerions dans un quart d'heure.
J'étais déjà venue chez Chloé lorsqu'elle vivait avec Eric, mais aujourd'hui son appartement m'a semblé plus joli, un peu plus confortable. C'est sans doute qu'il n'est plus là pour mettre du désordre. Vraiment, je ne regrette pas qu'il soit parti. Chloé méritait beaucoup mieux. Ensuite, elle m'indiqua ce qui avait vraiment changé. Ce n'était pas seulement le copain. C'était aussi un poster, un meuble, un tapis... Quelques petites choses que je n'avais pas remarqué sur le coup mais qui m'avaient donné une impression différente des autres fois.
Je l'ai félicité pour ces changements et j'ai failli lui demander ce qui l'avait poussé à les faire. Mais c'est évident. Elle a passé plus de deux ans avec lui, entre ces murs. Et puis ce n'est pas comme pour moi, lorsque je suis parti de chez Keith, puisque c'est Eric qui a quitté Chloé. J'imagine qu'elle voulait se réapproprier son chez-soi, effacer ce qui venait de lui et faire un peu comme si elle recommençait à zéro. Je suis sûre que si elle en avait eu les moyens elle aurait déménagé.
C'était vraiment un bon repas. Un repas léger avec des haricots verts, du poisson accompagné d'une sauce blanche au citron, et comme dessert, un gâteau largement trop gros pour nous deux. Ce n'est pas Keith qui m'aurait cuisiné quelque chose comme ça. D'ailleurs, il n'aimait que les pâtes et les pommes de terre. C'était bien un mec, de ce point de vue là ! Aucune finesse de goût. Je n'aurais jamais pu lui faire avaler un haricot vert.
Il était largement deux heures lorsqu'on en vint au café. Avec le gâteau qui nous restait sur l'estomac, il n'était plus du tout question de ski. Chloé essaya tout de même une faible tentative en m'expliquant qu'il faisait vraiment beau, que la neige était bonne, et que les prévisions n'étaient pas aussi optimistes en ce qui concernait les jours à venir. Je lui ai fait remarquer que nous étions à peine capable de nous lever de nos chaises, ce qui mit fin à la question et nous fit rire pendant un bon moment. Je n'osais pas imaginer comment on allait faire pour tout débarrasser et laver la vaisselle. Mais d'après Chloé, puisqu'on n'allait pas au ski, on pouvait bien prendre le temps de digérer. Et puis pour retarder l'échéance il était toujours possible de reprendre une part de gâteau...
C'est ce qu'on a fait. On est encore resté trois heures à table, à discuter devant un tas de vaisselle sale. Ensuite on en a eu marre, on a tout nettoyé et on est allé se promener un peu en ville pour louer une cassette vidéo.
Simon a appelé vers sept heures et demie. Il s'inquiétait de savoir si j'étais bien arrivé et m’a demandé si tout allait bien. Je lui ai dit ce qu'on dit normalement dans ces cas là. Que j'étais en pleine forme, que tout se passait le mieux du monde, et que même si on avait eu la flemme de faire du ski aujourd'hui, on allait sans doute se rattraper demain. Il m'a dit qu'il m'aimait, et je lui ai répondu que moi aussi, et que je pensais à lui.
Dimanche
Je dois beaucoup à Simon, et c'est sans doute pour cela que je l'aime. Sans lui, je n'aurais jamais eu la force de quitter Keith. A l'époque, je l'avais en tout quitté trois fois, et chaque fois j'étais revenue. Keith avait une façon désespérée de me dire qu'il m'aimait encore. Alors je me sentais responsable et mon cœur était partagé entre deux désirs contradictoires. Je voulais partir, mais je ne voulais pas lui faire du mal. J'hésitais et il me disait qu'il avait changé. Je voyais dans ses yeux qu'il était sincère. Et l'idée que c'était moi qui avais engendré tout ce gâchis, que quelqu'un souffrait par ma faute, finissait par emporter tout le reste. Le pire, c'est que j'étais parfaitement consciente de tomber dans un piège.
Je ne m'en suis sortie que grâce à Simon, à sa patience, à sa compréhension.
Aujourd'hui, c'était le troisième jour de ma vie que je faisais du ski. Les deux premières fois c'était il y a cinq ans, en terminale ; la classe avait organisé une sortie pour le week-end. Sortie mémorable, je vous l'assure, mais au cours de laquelle je n'ai pas vraiment eu l'occasion d'apprendre à skier.
Bref ! Cela fait bizarre de revenir sur des skis. Heureusement qu'il y a eu Chloé pour m'expliquer comment tourner et m'arrêter. Mais j'avais aussi ma façon à moi. C'est vrai ! Lorsqu'on se retrouve coincé avec les skis qui partent dans deux directions opposées, on n'est pas toujours en mesure d'écouter les conseils. Parfois même, ça m'énerve que ça paraisse si simple aux autres et si compliqué pour moi. Quand ça m'arrive, de toute façon, je tombe. J'ai une technique très simple pour tomber : je lâche tout et je ferme les yeux. Ensuite, je peux tourner tranquillement parce que Chloé m'aide à orienter mes skis dans la bonne direction. Il m'arrive aussi de rentrer dans quelqu'un. C'est une variante que j'affectionne parce qu'elle est assez conviviale.
Après tout, c'est comme ça qu'on a rencontré Mathieu ! Si je ne lui étais pas rentré dedans, je ne crois pas que Chloé l'aurait remarqué. Quand j'y pense ! Il ne demandait rien à personne, le pauvre ! Il attendait paisiblement devant un tire-fesses, quand un gros machin en combinaison verte lui a foncé dessus parce qu'il n'avait pas encore appris à s'arrêter tout seul. Nous nous sommes retrouvés par terre en moins de deux. Chloé est aussitôt venue à la rescousse pour nous aider à nous relever et s’excuser pour moi. C’est alors qu’elle a reconnu Mathieu et qu’elle nous a présenté. Au lieu de m’en vouloir, il m’a fait la bise et m’a aidé à rechausser mon ski droit.
Bon, après ces émotions moi j'étais fatiguée et j’ai préféré les laisser discuter. De toute façon on allait bientôt rentrer et je me sentais toute meurtrie. Je me suis assise et j'ai fermé les yeux. Il y a cinq ans, le ski m'avait paru plus simple. Sans doute étais-je plus jeune aussi ; je pense que si je n'avais pas rencontré Keith j'aurais sûrement eu d'autres occasions pour apprendre. Peut-être même aurais-je su skier comme Chloé. Et au lieu de me traîner lamentablement elle m’aurait conduite sur de pittoresques pistes noires. Mais Keith disait que passé la trentaine, il lui serait difficile d'apprendre un nouveau sport.
Mathieu a rompu mes pensées en me demandant si j'aimais le ski. Bête question qui signifiait sans-doute qu'il aurait aimé m’inclure dans la conversation. Je lui ai dit que moi le ski, je l'aimais bien, mais qu'apparemment ce n'était pas réciproque. Il a rit et il a répondu que c'était comme pour tout le monde ; il fallait s'habituer pour aimer la personne.
On a parlé de Mathieu, dans la voiture. Chloé le connaît depuis quelques mois parce qu'ils sont en D.E.S.S. ensemble. Il vient des Pyrénées Atlantiques et il a choisi Grenoble à cause des montagnes. Il dit qu'il ne peut pas vivre dans une ville sans montagne et j'ai pensé que dans ce cas il aurait la chance de ne pas connaître Paris. Mais d'après Chloé il aurait sûrement préféré passer son doctorat dans une université parisienne si son dossier le lui avait permis. Bon, j'admets qu'il faut de tout pour faire un monde, mais je ne savais pas qu'on pouvait vouloir devenir parisien. Bref ! Chloé a fini par me demander si cela me gênait qu'il vienne faire du ski demain avec nous. J'ai dit non, bien sûr, mais au fond de moi je me suis demandée si l'on avait vraiment besoin d'un mec pour passer une semaine tranquille. J'ai observé le visage lisse et calme de Chloé. Bien. S’il n’y a pas anguille sous roche je n'ai aucune objection.
Maintenant que j'y pense, il va falloir que j'appelle Simon, sinon il risque de s'inquiéter.
Lundi
Chloé m'a réveillée, et heureusement parce que j'étais partie pour dormir jusqu'à midi. J'ai rêvé de neige, de pentes, de glisse ; j'avais l'impression de tourner dans tous les sens et je revivais toutes les chutes, toutes les peurs, et presque tous les virages qui m'avaient tourmentée. Le matin, j'avais l’impression d’être encore plus fatiguée que la veille. J'ai demandé à Chloé si on devait vraiment y retourner. Elle a rit et m'a dit que j'avais déjà trop dormi, que je me sentirais mieux après le petit déjeuner et que de toute façon elle avait promis à Mathieu.
Nous sommes donc passés prendre Mathieu. D'après Chloé, il ne sait pas conduire. Cela me surprend, parce qu'il a tout de même vingt-deux ans. Moi, cela fait bien quatre ans que je conduis et je ne m'en porte pas plus mal. Enfin... j'ai failli m'en porter mal le jour où j'ai bousillé la voiture de Keith. Je n'avais mon permis que depuis quelques mois et j'ai vraiment cru qu'il ne me servirait plus jamais... Le pire, c'est que je n'étais absolument pas en tort. Il pleuvait et un type a voulu me passer par la droite au moment où j'avais décidé de me rabattre. Surprise, j'ai contre-braqué et la voiture a commencé à tourner dans tous les sens. Puis, comme elle a tapé contre un petit mur, elle s'est retournée et a fini par s'arrêter cent mètres plus loin, parce que sur le toit ça roule tout de même moins bien. Je n'avais qu'une petite bosse et un peu d'éclats de verre dans les mains. Rien d'autre. La ceinture de sécurité m'avait plaquée contre le siège. Keith n'a pas été trop fâché. Au contraire, il était presque heureux de voir que je m'en étais sortie vivante. Il a dit qu'à présent je saurais conduire, et il avait raison. Rien de tel qu’un petit accident pour vous apprendre à faire attention sur la route.
Mathieu est plus jeune que moi. Je ne sais pas trop si je dois m'en réjouir. D'un côté je préfère, parce qu'avec un mec plus jeune on peut avoir une relation plus " fraternelle ", moins ambiguë. Et puis c'est plus facile de parler. Au besoin, je peux le remettre à sa place. D'un autre côté... le temps passe. J'avais pris l'habitude d'être la plus jeune. C'est comme pour Keith ; il avait tout de même quinze ans de plus que moi... Oui, le temps passe... Maintenant je suis en face de ce garçon, et il a l'air bien sûr de lui pour son âge.
Il a commencé par vouloir m'apprendre à skier. Sur le principe, je ne suis pas contre. Mais il y a l'art et la manière. Si ce n'est que pour répéter les conseils de Chloé, je n'en vois vraiment pas l'utilité. La théorie, je la connais. Le principe, je comprends. Mais quand je vois Mathieu skier et que j'essaie de le suivre, ça ne donne pas du tout pareil. Lui, il garde ses skis parallèles et il tourne d'un simple mouvement des hanches. Il fait aussi un truc avec son bâton, qui doit sans doute être utile à quelque chose. Il est tout souple et il saute sur les bosses sans problème. Moi, mes skis sont parallèles uniquement vers l'avant. Ils sont d'ailleurs tellement proches qu'en général ils se croisent quand je commence à tourner. Quant à la position du corps, je suis toute rigide et toute cassée. Mes bâtons, je ne sais m'en servir que pour me protéger si je tombe.
D'après Mathieu, c'est parce que j'ai peur. Evidemment que j'ai peur ! Je ne suis pas folle, et je n'ai pas du tout envie de me casser une jambe...
Pourtant, il ne s'est pas découragé et il a commencé à me montrer quelques trucs relativement utiles pour bien skier. Enfin, pour skier sans tomber. Par exemple maintenant, en plantant un bâton au moment de tourner, j'arrive à peu près à éviter que mes skis se croisent. Cela, c'est un bon premier point. Le problème, c'est qu'il n'y en aura sans doute pas de deuxième parce qu'en général je me lasse assez vite d'une relation maître / élève.
Avec Keith, c'était un peu trop souvent ainsi. Lui dans le rôle du maître bienveillant, moi dans celui de l'élève attentive. Je ne dis pas que c'était forcément désagréable. Au début je m'y retrouvais assez bien, sans comprendre que ce comportement n'aurait que pour effet de m'infantiliser.
C'est à dix-huit ans que j'ai rencontré Keith. A l'âge où l'on apprend à faire ses choix, j'étais avec quelqu'un qui les a fait pour moi. Oh ! bien sûr, ce n'est pas aussi simple. Keith ne m'imposait jamais rien. Au contraire, il demandait mon avis sur tout et semblait respecter le moindre de mes désirs. Il était d'ailleurs tellement plein de sollicitude que j'avais parfois l'impression que c'était moi qui lui donnais des ordres. Dans mes rêves de petite fille orgueilleuse, je m'étais trouvé un chevalier servant. Me servant. Et mon jeu préféré, c'était de lui faire exaucer le moindre de mes caprices. Comme une fille de cinq ans !
Mais l'essentiel du pouvoir, c'était bien lui qui le détenait. Il pouvait me convaincre de presque n'importe quoi. Tant qu'il me donnait l'impression de combler mes envies, je lui faisais une confiance aveugle. Et il ne s'en rendait même pas compte. Il continuait de me consulter alors même que j'étais devenue incapable d'avoir un avis personnel.
Cela, c'était quand tout allait bien. Il y avait aussi les moments de révoltes. En général, je trouvais un caprice qu'il ne désirait ou ne pouvait pas combler. Alors je me fâchais, je boudais, et je remettais tout en cause. A commencer par les vérités qui lui étaient chères. Ce faisant, j'ai bien conscience que je n'exprimais pas vraiment d'opinions personnelles... ou même cohérentes. J'allais seulement à l'encontre de toutes les siennes. Keith était en général surpris par la virulence de mes crises, d'autant plus qu'il n'en comprenait absolument pas l'origine. Je revois encore sa mine horrifiée alors que je professais des abominations qui lui étaient absolument insupportables. Mais au lieu de se mettre en colère comme je l'espérais au fond de moi, il prenait un air bienveillant et essayait de me convaincre. La plupart du temps il y parvenait facilement, et nous nous retrouvions dans les bras l'un de l'autre. Jusqu'à la crise suivante.
D'après Chloé, j'ai fait de nombreux progrès aujourd'hui. Elle a félicité Mathieu pour ses leçons et m'a dit que si je continuais ainsi je serais bientôt prête pour descendre des pistes noires avec elle. Chloé sait toujours trouver les mots pour encourager. Moi sur une noire ? A croire qu'elle veut ma peau...
Simon a de nouveau appelé ce soir, mais il n'avait pas grand chose à dire. Il paraît qu'au bar une des filles est malade et que le patron a essayé de me joindre. De toute façon, il n'est pas question que je la remplace. J'ai pris des vacances, non de Dieu ! Simon m'a donné raison, mais il a ajouté que je lui manquais. Il paraît aussi que la météo annonce une perturbation dans les Alpes. Je lui ai dit qu'on se reverrait comme prévu à la fin de la semaine et il n'a pas insisté.
Je me suis couchée un peu fâchée, je l'admets. Je n'aime pas du tout cette façon de me faire regretter mon départ. Je sais qu'il aurait bien aimé venir avec moi, mais il devrait comprendre que parfois j'ai aussi besoin de prendre des vacances de lui.
Dans mon lit, les images de pistes et de neige m'encombrent les yeux et la voix de Mathieu résonne dans mes oreilles.
Mardi
J'ai rêvé cette nuit que Simon était avec nous, et que c'était lui qui nous apprenait à skier. Chloé n'arrêtait pas de tomber et il essayait de lui expliquer comment contrôler sa peur. Quant à moi, j'avais fait de tels progrès qu'il avait décidé de m'emmener sur une piste noire. Quand j'ai vu la pente, je me suis retrouvée paralysée, incapable du moindre mouvement. Mais Simon sut tout de suite trouver les mots pour me rassurer, et alors dans mon rêve, je skiais comme Mathieu.
Lorsque je me suis éveillée, Chloé était toujours couchée et il pleuvait. La fenêtre éclairait la pièce d'une lumière terne, et la chaîne hi-fi faisait entendre faiblement son murmure musical. L'horloge marquait neuf heures et demie. J'ai sorti la tête de mon duvet et cela ne m'a pas du tout donné envie de continuer. Chloé ne dormait pas. Elle semblait contempler le plafond beige clair de son appartement. Aussitôt qu'elle m'entendit, elle se tourna et me souhaita le bonjour.
- Enfin... façon de parler, ajouta-t-elle tristement.
N'y avait-il en cause que la couleur du ciel ?
- On n'y va pas aujourd'hui, n'est-ce pas ? ai-je dit pour rompre le silence.
Chloé n'essaya même pas de répondre. Elle m'observait avec douceur.
- Tu sais, c'est Eric qui m'a appris à faire du ski, il y a deux ans. Et hier, en vous voyant, j'ai eu une impression bizarre...
Je n'ai rien fait pour l'aider à continuer sa phrase. Pauvre Chloé! Manifestement, elle est toujours amoureuse. Qu'est-ce qu'on y peut ?
- Comment cela s'est-il passé avec Eric ? demandai-je simplement. Je veux dire... sur la fin. Sais-tu pourquoi il est parti ? Qu'est-ce qui n'allait pas entre vous ?
Chloé se mit alors à me raconter son histoire. Elle n'est pourtant pas du genre à s'étendre ou à se plaindre, mais je pense qu'elle avait besoin d'en parler. De mon côté, j'essayais de la rassurer, de la comprendre. Je la comprends d'ailleurs assez bien. Son histoire, c'est un peu celle de tout le monde. Nous avons causé presque toute la matinée. Chloé m'impressionna par son calme et son détachement. Elle parlait presque sans passion, mais ses yeux contemplaient un horizon lointain.
Le moment où l'on cesse d'aimer est souvent invisible. Ce n'est pas une crise ou une dispute. C'est une période calme au cours de laquelle on se rend compte que les contraintes deviennent plus fortes que les liens qui nous unissent à l'autre. Keith jouissait d'un travail stable et bien payé ; quant à moi, j'avais quitté la petite ville où nous étions pour m'installer à Lyon, dans une université qui me permettait de poursuivre mes études de physique. Nous ne pouvions plus nous voir que durant les week-ends.
A cette époque, je croyais que cet éloignement forcé ne pourrait être que bénéfique à notre entente, dans la mesure où la distance réduit les contraintes et augmente le désir amoureux. Mais ce fut l'inverse qui se produisit. D'une certaine façon, j'ai fini par prendre mon indépendance par rapport à Keith. J'ai découvert que je n'avais pas besoin de lui. La semaine, je la passais dans mes études. Alors, je ne comptais que sur moi-même et sur de bons amis ; je m'en sortais plutôt bien. Mais le week-end, il y avait Keith. Lui qui ne connaissait rien à la physique, et qu'il fallait que j'aime. Je me rendais compte que je vivais une vie contradictoire, durant laquelle les semaines et les week-ends étaient de plus en plus déconnectés. Keith aussi s'en rendait compte. Il réalisait aussi que j'étais en train d'échapper à son contrôle. Il essaya de se mettre à la physique, mais ce fut sans succès.
Comme il ne pouvait pas me posséder moralement, il en vint à me posséder sexuellement. Il lui en fallait toujours plus. Nous devions faire l'amour tout le temps ; tous les soirs, tous les matins, toutes les nuits... Et si par malheur je refusais de lui offrir mon corps, il en faisait un casus belli. Certaines fois, il insistait toute la nuit ; et tandis que j'essayais simplement de dormir, je sentais son sexe qui venait se frotter rageusement contre ma cuisse.
A midi et demi, Chloé et moi étions encore couchées paresseusement, mais il devenait urgent de penser à manger. Nous hésitions entre un petit déjeuner et un déjeuner, sachant que de toute façon il nous faudrait faire des courses, car il ne restait ni pain, ni viande, ni légumes frais. Bon, d'après Chloé on pouvait trouver des pâtes et un peu de fromage. Des oignons aussi ? – Oui, sans doute ; ainsi qu'un pot de crème fraîche. Nous en étions donc à étudier l'éventualité d'un repas sans pain avec des spaghettis, lorsque le téléphone sonna.
Mathieu était à l'autre bout du fil. Il avait dû comprendre que nous ne ferions pas de ski aujourd'hui. C'est fou ce qu'il est perspicace, ce garçon. Et devinez quoi ? Il nous invitait au cinéma. Somme toute, y avait-il autre chose à faire ?
Le film durait deux heures et racontait l'histoire d'un romancier riche et célèbre, qui, sur le point de mourir, avait décidé d'effacer toute trace de son œuvre. Il rachetait tous ses livres et les brûlait. A la fin du film, il découvrait un petit poème, simple et sans prétention, qu'il avait écris lorsqu'il n'avait que dix-sept ans. Celui-ci, comme il désirait le sauver des flammes, il le garda dans la poche intérieure de sa veste. Puis il mourut. Dans le dernier plan du film, on voyait le personnel des pompes funèbres qui nettoyait le corps, le rasait, puis l'habillait avec les vêtements qu'il portait à sa mort. Mais personne ne songea à vérifier le contenu de ses poches, et le poème fut enterré avec lui.
Mathieu avait insisté pour voir ce film, malgré l'avis de Chloé ; je dois dire qu'en ce qui me concerne, il ne s'était pas trompé. Mais Chloé n'avait pas aimé. Elle trouvait les scènes trop longues, le sujet sans originalité, et elle en voulait à Mathieu de ne pas avoir choisi le film qu'elle voulait voir. Ne désirant pas prendre part à la polémique, je proposai alors de continuer la conversation dans le café d'en face, parce que devant le cinéma, il faisait froid et il pleuvait. Mathieu était d'accord, mais Chloé prétexta d'une course à faire pour s'éclipser et nous laisser seuls.
J'ai trouvé que c'était là un comportement étrange de la part de Chloé, puis je n'y ai plus pensé parce que Mathieu me proposa un chocolat chaud et que j'avais envie de discuter avec lui.
Je suis rentrée à l'appartement de Chloé assez tard, vers neuf heures. Elle était en train de regarder la télé, allongée sur son lit. Lorsqu'elle s'aperçut de ma bonne humeur, elle me demanda ce qui s'était passé avec Mathieu.
Je fus bien obligée de reconnaître la vérité, c'est à dire qu'à la fin, je l'avais embrassé un peu trop tendrement. Elle rit, et m'avoua qu'elle s'attendait à quelque chose comme ça depuis le premier jour.
- Mais ce n'est pas sérieux, ai-je répondu aussitôt. Nous discutions, il m'a plu, et on s'est embrassé. C'est tout. Il ne faut pas en faire une montagne. En plus, je me suis un peu fait avoir, parce qu'il y avait de la Chartreuse dans le chocolat.
Chloé a continué de rigoler, et m'a dit que j'étais amoureuse depuis le début, et que c'était une chose naturelle étant donné que je n'aimais pas Simon.
- A propos, il a appelé ce soir, ajouta-t-elle. Je lui ai dit que tu étais chez une amie pour me permettre d'étudier un peu.
Mercredi
Cette nuit, j'ai à peine dormi. Je pensais à Mathieu, à Mathieu, à Mathieu. Mathieu sur la neige, en train de skier entre les bosses ; Mathieu dans la voiture, au cinéma, assis devant une table de café à me faire la conversation. Mathieu à mes côtés, dans les rues humides de Grenoble ; ce moment unique où nous marchions sans aller nulle part, où pendant un instant j'avais tout oublié : ma vie, mon avenir, et surtout mon passé. Alors il ne restait plus rien, que le désir immense de lui tendre mes lèvres.
Ce ne fut que très tard dans la nuit qu'un sommeil sans rêve effaça mes pensées. Je m'éveillais, incrédule, avec un sentiment de solitude immense. Les souvenirs me revinrent petit à petit. Ce ne furent pas seulement ceux de la veille, mais tout ce que j'avais fait semblant d'oublier. Keith, Simon, et ce passé que je hais.
Dehors il ne pleuvait plus, mais il neigeait. Chloé me demanda comment j'avais dormi, puis elle m'annonça que le petit déjeuner était prêt et n'attendait plus que moi.
- Tu en as de la chance, me dit-elle alors que je finissais de boire mon thé. Mathieu et toi êtes fait l'un pour l'autre. Je suis vraiment heureuse pour toi.
Comme je ne répondais pas et que je regardais ma tasse vide, elle ajouta :
- Tu sais, il faut vraiment que je travaille, aujourd'hui. Alors j'ai pensé qu'on pourrait inviter Mathieu à déjeuner, et que vous pourriez passer l'après-midi ensemble. Cela te va?
- Oui, répondis-je simplement.
Il restait un peu de sucre au fond de la tasse.
Mathieu avait amené sa bonne humeur et une bouteille de vin. Le repas fut gai mais il passa trop vite. J'avais un peu bu pour ne pas penser à ce qui se passerait lorsque Chloé aurait décidé de travailler et de nous mettre à la porte. Mais ce moment arriva tout de même, et je n'eus pas d'autre choix que d'y faire face.
Mathieu posait sur moi un regard doux mais rempli d'assurance.
- Comment vas-tu ? demanda-t-il. Et sa main glissa le long de ma joue, jusqu'à mon oreille.
Je fermai les yeux et ne répondis pas. Sa main était derrière ma nuque, à présent. J'avais froid, mais ce n'était pas la neige. Lorsque j'ouvris les yeux, Mathieu me regardait toujours, mais j'avais réussi à reprendre contenance.
- Non ! dis-je.
Sa main s'écarta ; j'avais froid, toujours.
- Je ne peux pas. Je ne t'aime pas. Il n'y a rien de possible entre nous.
Et ma voix n'était plus qu'un souffle.
- J'ai déjà quelqu'un. Je ne peux rien t'offrir. Il faut que tu comprennes...
- Je comprends, dit-il. Je comprends, et pourtant je vois que tu as besoin de moi.
L'instant d'après j'étais dans ses bras. Ma tête, posée sur son épaule, écoutait son souffle et son cœur.
C'est vrai, j'avais besoin de lui comme on a besoin de sentir la vie dans son corps. Mais est-ce vraiment ce que je cherche ? N'est-ce pas plutôt une illusion ? Comment puis-je aimer quelqu'un que je ne connais que depuis deux jours ? Je sentais Mathieu, tiède et fort, tout contre moi. Une sensation, un désir, était-ce tout ? A nouveau, je m'écartai.
- Tu es une fille étrange, Véronique, me dit-il. Que veux-tu ? Est-ce que tu le sais toi-même ? J'ai l'impression que tu es partagée entre deux désirs contradictoires.
- Continue.
- Il n'y a pas grand chose à ajouter. Tu m'aimes, je le vois dans tes yeux. Mais je ne parviens pas à comprendre ce qui te retient.
- Je te l'ai dit. J'ai déjà quelqu'un. J'ai Simon.
- C'est la peur, mais ce n'est pas celle de Simon.
- Peut-être as-tu raison, mais ce n'est pas ton affaire de toute façon. Hier, j'ai fait une erreur. J'espère que tu me pardonnes, mais je dois y aller.
Mathieu n'esquissa aucun geste pour me retenir, et se contenta de me suivre du regard alors que je m'éloignais sur la voie du tramway.
Lorsque je lui ai annoncé pour la troisième fois que je désirai rompre, Keith estima que décidément, je ne savais pas ce que je voulais. Mais il avait tort. Je le savais parfaitement. Pour la première fois, j'avais un point de repère suffisamment fort pour pouvoir prendre seule mes décisions. C'était cet accident, quelques semaines plus tôt, que ni lui ni moi n'avions désiré. Cet enfant que je sentais naître en moi et pour lequel je désirais à tout prix éviter qu'il ait un père tel que Keith.
Cela bien sûr, Keith ne le comprenait pas. Selon lui, j'étais sans ressource et il m'était impossible d'élever seule un enfant. Que ferais-je pour le nourrir? Pour l'éduquer? Toute personne n'a-t-elle pas besoin d'un père autant que d'une mère? Comment pouvais-je décider de garder ce qui venait de lui, tout en le rejetant lui-même?
De mon côté, je faisais valoir qu'il n'avait pas désiré cet enfant, que cela n'avait été pour lui qu'un jeu sexuel de plus. Dans la mesure où il n'avait cessé de se comporter en personne irresponsable, rien ne lui permettait de revendiquer le droit à la paternité.
Mais la loi et la nature ne sont pas de cet avis, et il le savait. Génétiquement, légalement, dès à présent et pour toujours, il était le père. Quant à moi, j'étais, dès à présent et pour toujours, liée à Keith.
- Cessons ces disputes stériles, me dit-il en s'asseyant. Il ne s'agit plus que de nous, mais de la vie d'un enfant que toi non plus tu n'as pas désirée. Mais qui existe malgré tout. On ne peut pas revenir là-dessus. J'ai de l'argent, et tu ne dois pas interrompre tes études. Je t'aime ; je comprends ce que tu ressens. Je sais que je n'ai pas toujours été à la hauteur. Mais laisse-moi une chance. Cet enfant, c'est un cadeau de la providence, c'est le lien qui nous manquait. Je te promets de changer, d'être moins possessif...
Pour la troisième fois, Keith était sur le point de me convaincre. J'étais à nouveau partagée, et je n'arrivais plus à voir entre le bien et le mal. Ce qui était bon et mauvais pour mon enfant. Mon point de repère. Il était perdu dans le brouillard, et je me sentais tout à coup seule au monde.
Le lendemain, je réalisai que j'étais tombée dans le même piège que les fois précédentes. Jamais je ne m'en échapperais ; Keith était là. Il le serait toujours, présent à l'intérieur de mon corps et du corps de l'enfant. Je voulais l'effacer, maintenant et à jamais.
Simon ne m'a pas beaucoup aidé pour cela, car je ne l'ai rencontré que dans la semaine qui a suivi mon hospitalisation.
Chloé n'a pas posé de question. Elle n'a pas cherché à savoir comment s'était passée mon après-midi. Elle a juste remarqué que la neige avait cessé de tomber et que demain il ferait certainement un temps idéal pour skier. Puis elle m'a demandé si je voulais inviter Mathieu. J'ai dit que je n'avais rien contre.
Jeudi
La journée fut laborieuse. Je ne parvenais plus à maîtriser mes skis. Pourtant selon Chloé, la neige, fraîche et légère, était parfaite. Mais il y avait trop de poudreuse par endroits, et mes skis avaient tendance à s'enfoncer pendant que j'essayai de prendre un virage.
" tourne pas au dernier moment ! " me disait Mathieu. Pour lui, la conversation d'hier n'avait pas existé, et il continuait de me donner un conseil de temps en temps. Mais de mon côté, je n'avais plus vraiment la volonté d'apprendre, tant et si bien qu'au bout d'une heure et demie environ, je décidai de retourner à la station.
Chloé proposa alors que nous rentrions tous, mais je ne voulais pas qu'ils gâchent leur journée à cause de moi. Je suis donc allée les attendre au chaud dans un café. J'en ai profité pour appeler Simon et lui annoncer mon retour, demain, en début d'après midi.
Le soir, Chloé et Mathieu ont voulu le passer dans un bar de Grenoble pour marquer la fin de ma semaine ici. Je ne voyais pas trop ce qu'il y avait à fêter dans ces vacances, mais j'ai accepté pour faire bonne figure. Dans le bar, sur une petite scène aménagée dans un coin, un groupe local de musiciens se produisait en reprenant quelques " tubes " des années 70 et 80. Rien de bien original, surtout pour moi qui suis serveuse.
Cela me fait toujours sourire lorsque j'entends qu'une fille comme moi, intelligente, diplômée en physique nucléaire, ne devrait pas être serveuse. Qu'est-ce qui leur permet de juger mon métier et ma vie? J'ai fait des études soit, mais ce n'est pas une garantie de bonheur. Beaucoup de femmes n'ont pas le choix et sont prêtes à accepter n'importe quel emploi pour nourrir leurs enfants. Comment puis-je tranquillement poursuivre de confortables études et rester en dehors de la vie? J'ai voulu travailler et gagner de l'argent par moi-même, et c'est pour cela que je suis barmaid.
Nous nous sommes assis un peu à l'écart, dans un endroit où malgré le concert, il était possible de parler. Mathieu m'a offert un premier verre et il a tenté de m'engager dans une conversation qu'il avait eu avec Chloé un peu plus tôt dans la journée. Mais je ne les écoutais pas. J'écoutais un soupir intérieur qui se prolongeait sans s'éteindre, à l'intérieur de mon être.
Découragés, ils avaient quitté la table pour danser. Je ne pouvais m'empêcher de regarder Mathieu qui retrouvait peu à peu sa bonne humeur. J'espère qu'il restera toujours ainsi, naturel, impulsif, heureux de vivre. Il ne s'est pas aperçu que je le regardais. Parfois, il tourne la tête dans ma direction, mais je baisse les yeux et je regarde mon verre aux trois-quarts vide.
Je me demande ce que je suis venue faire ici. Je n'aime pas les bars. Je les connais trop. Vu de l'autre côté du comptoir, tous ces gens sont des imbéciles ; leurs soirées ne sont qu'une manière commode de remplir leur ennui. La musique s'était tue, et les musiciens entamèrent un " Slow ". Mathieu et Chloé dansèrent ensemble. Chloé tout contre Mathieu, et je fermai les yeux.
J'ai pensé à ma fille que j'aurais dû faire naître et que j'avais tué. Elle aurait eu mes cheveux roux et le regard de Keith. Nous aurions fêté son premier anniversaire le mois prochain. Je me suis dit que peut-être son âme existe quelque part. Peut-être me regarde-t-elle en ce moment. Peut-être rit-elle.
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27/03/2005
En attendant l'aurore
Il faisait presque nuit quand je me résolus à rentrer. La place se vidait lentement ; il commençait à faire froid. Par-ci par-là, le long des façades, on tirait les rideaux et on allumait les lumières dans les chambres. Des ombres floues apparaissaient entre les murs, petits morceaux de vie, petites fenêtres jaunes, petits pantins indifférents qui décoraient la place tout autour de moi, autour d’un banc où je m’étais assis, que je ne parvenais pas à quitter, attentif, fasciné, malgré ma résolution.
Et sur la place, tandis que la nuit tombait, les quelques passants marchaient d’un pas pressé, en silence, d’une porte à l’autre, d’un mur à l’autre, vers leur foyer ou leur famille. Et les fenêtres s’allumaient, s’éteignaient, et les rideaux restaient tirés, et les petites ombres floues s’agitaient sans un bruit.
Moi, je restais assis. J’avais fermé mon livre, ramassé mes affaires. Je m’apprêtais à partir, mais je restais là, au milieu de mon action, ne parvenant pas à détourner le regard des façades, des vieilles bâtisses biscornues qui emportaient leurs habitants dans la nuit.
Assez loin d’ici, dans un quartier tout différent, mon petit appartement m’attendait lui aussi derrière ses fenêtres, dans sa douceur silencieuse, dans sa patiente solitude. Les rideaux n’étaient pas tirés, les lampes restaient éteintes. Pourtant, je restais là, comme une statue, comme si une partie de moi avait décidé de se fondre dans le décor, de faire partie du paysage et de se transformer en petit objet immobile, tranquille.
Depuis quelques semaines, j’avais pris l’habitude de venir sur ce banc, pour lire. Quelques fois, je me contentais de garder mon livre à la main sans l’ouvrir, et je regardait les arbres de la place, pour méditer, pour me souvenir de l’endroit où, Rachel et moi, nous venions quelques fois. Ici, je me sentais en harmonie avec mes émotions, mes souvenirs, et avec la lumière du soir.
Le fantôme apaisant de Rachel flottait dans l’air, à l’endroit où elle s’était assise, où nous nous étions posés, où nous avions parlé…
C’était elle qui m’avait fait découvrir cette petite place. Coincée au cœur de la ville, les maisons se serraient tout autour, la protégeant de l’agitation, loin des grandes artères et des rues commerçantes. On ne pouvait y accéder que par un étroit escalier qui longeait les vieux murs ou par une ruelle piétonne qui descendait en direction de l’église. Il n’y avait pas de boutique, à peine un kiosque à journaux.
Trois vieux figuiers se dressaient derrière les bancs. Leurs troncs noueux et tordus s’inclinaient les uns vers les autres, si bien qu’au milieu de la place leurs branches se mêlaient. Rachel disait qu’ils se parlaient, que c’était trois frères jumeaux qui s’étaient retrouvés après une longue séparation.
Les discussions avec Rachel avaient une saveur aigre-douce. Elle disait qu’elle rêvait de beauté et qu’il n’existait rien de plus beau qu’un arbre. Je répondais que j’aimais les voyages et l’automne et que ma vie était un amoncellement de feuilles qui volaient au gré du vent.
Il faisait tout à fait nuit à présent. Il faisait silence, aussi. Non, Rachel n’était pas là. Même la place paraissait grande. Les lampadaires projetaient de longues ombres fades à mes pieds. Je fermai les yeux, comme s’il était possible d’entendre à nouveau l’écho de sa voix prise au piège dans un obscur recoin. Mais rien. Seuls les souvenirs laissaient entendre un murmure étouffé.
Rachel disait qu’elle aimait mes idées de bohème, qu’elle était prête à me suivre, loin des forêts, sur les plaines sans fin de mes rêves. Elle disait aussi, parfois dans un murmure, que la beauté mettait du temps à se construire, et qu’elle saurait me l’apprendre.
- Ça va, monsieur ?
Je sursautai. Un vieil homme s’était approché tandis que je fermais les yeux.
- Vous allez bien ? demanda-t-il.
- Oui, oui, je vous remercie.
- Faut pas dormir là, hein… il va faire froid cette nuit.
Il s’assit à mes côtés pendant que je lui expliquais que je n’avais pas l’intention de dormir ici et que tout allait bien.
Il hocha la tête en silence, et il resta assis.
A nouveau, j’avais envie de partir, mais je sentais que ce ne serait pas très poli. Le vieil homme, qui avait cherché à m’aider, ne bougeait pas. Il ne me regardait même plus. Mais comme de mon côté je n’avais pas l’intention de commencer une conversation, nous restâmes l’un à côté de l’autre, sans rien nous dire. Les minutes passèrent.
- Vous vivez seul, n’est-ce pas ? dit-il enfin.
C’était à peine une question, presque une affirmation. Peut-être pensait-il que si je n’avais pas été seul, je ne serais pas venu ici, à cette heure-ci, et je ne serais pas resté, et je n’aurais pas pris le temps de contempler… de contempler quoi ? Une place vide dans la nuit.
- C’est mauvais la solitude, vous savez. C’est dangereux. Cela noircit le cœur.
Il avait parlé à voix basse, sans prendre la peine de se tourner vers moi, à moitié pour lui-même.
- Que voulez-vous dire ?
Il ne répondit pas. Il regardait en face de lui, le dos voûté, les mains croisées entre les genoux. Il soupira.
Entre mes bras, Rachel était tendre et docile. Elle posait sa joue contre la mienne et elle fermait les yeux. Elle savait rester sans bouger, laisser son corps s’abreuver de ma chaleur, respirer mon odeur dans un lent rythme de vagues. Elle murmurait parfois un mot à mon oreille que je ne comprenais pas toujours. Puis sa main venait s’agripper à ma ceinture ou à mon pull, comme si elle voulait me retenir d’un départ annoncé. Moi, je regardais par-dessus son épaule. Mon corps semblait refuser de s’installer. « Pourquoi bouges-tu ? » me soufflait Rachel à l’oreille. « On n’est pas bien, ainsi ? Ne bouge pas. Tu ne sens pas la vie ? » Je sentais son corps contre le mien, mais il y avait une partie de moi qui attendait le vent.
Le vent ne se lève jamais quand on l’attend. Je voulais partir, rentrer chez moi, mais il y avait ce vieil homme à ma gauche, et il n’avait toujours pas répondu à ma question.
- Pourquoi dites-vous que la solitude est mauvaise ? demandai-je à nouveau.
- Elle est mauvaise, mais vous savez, parfois on ne s’en rend même pas compte. C’est une maladie, comme un cancer qui se développe en dedans, une obscurité qui s’étend. Le soleil se couche un soir et il ne réapparaît plus le matin suivant. Alors, on est plongé dans un trou et on finit par oublier la lumière qui luit encore au dehors.
- Mais on peut rencontrer quelqu’un…
Il haussa les épaules.
- Je me suis marié jeune, vous savez. Pendant quarante ans je suis resté fidèle à la même femme. Nous formions un couple, nous avons eu des enfants et fondé une famille… On n’est plus seulement soi dans ces cas là, vous comprenez ? Ça a du sens, une famille. Mais lorsque tout le monde part, se disperse aux quatre vents… alors on ne sait même plus qui on est...
Il se frottait les mains, comme s’il avait froid, comme s’il pétrissait un grain de poussière dans le creux de sa paume.
- Il ne s’agit pas de rencontre, mon ami, poursuivit-il. Il s’agit d’être soi-même, en symbiose avec ceux qu’on aime.
- Vos enfants ne viennent plus vous voir ? demandai-je.
Il ramena ses grosses mains sur son ventre et leva la tête vers un lampadaire blanc.
- Mes enfants ont passé la trentaine. Je ne m’occupe plus beaucoup d’eux, vous savez. Le cadet doit être un peu plus jeune que vous. Ils ne sont pas mariés et ils n’ont pas d’enfant. Je ne les comprends pas. Je ne sais pas pourquoi ils s’enferment comme ça…
- Et votre femme ?
- Elle est morte. Mais j’étais à ses côtés. Je lui lisais le journal. Elle voulait savoir tout ce qui se passait dans le monde, se sentir entourée d’humanité. Elle est morte accompagnée...
Il soupira et ferma les yeux, la tête toujours éclairée par le lampadaire. Il se taisait. A nouveau, je pensais à Rachel. Nous aussi nous avions parlé de l’avenir, mais pas au point de prévoir notre dernière scène, lorsque, fatigué par une longue existence, l’un de nous partirait sous le regard de l’autre.
Pour Rachel, l’avenir était au creux de mon bras, dans un petit coin de terre, à l’abri des murs d’une maison, quelque part dans une ville de province. Elle n’avait pas d’autre ambition que de vivre dans la sérénité tranquille d’un lieu où elle se sentirait chez elle.
Les branches des figuiers frémirent sur une brise légère qui se levait. Il faisait de plus en plus froid et je réalisais que je n’avais toujours pas bougé de mon banc. Le vieil homme ne me regardait plus, semblant perdu dans ses pensées. Je pris mon sac, le livre que j’avais à peine commencé de lire, et je m’apprêtais à me lever, lorsqu’un bruit de pas se fit entendre dans l’escalier.
Une femme en descendait précipitamment. Elle entreprit de traverser la place, la tête baissée, les bras serrés.
C’était elle. C’était Rachel. Elle passa rapidement près de moi, sans me voir.
Je me suis levé, j’ai tenté de la rattraper. Elle m’entendit et s’arrêta de marcher. Je voulais l’appeler, mais ma gorge était nouée.
- Rachel...
Elle se retourna. Elle leva lentement les yeux dans ma direction. Elle me vit, mais son visage ne frémissait même pas.
- Rachel…
Ma phrase restait bloquée sur son prénom. Je ne parvenais plus à penser. Rachel... Rachel... Ma main se posa sur son bras. Elle recula en baissant la tête.
- Mais que veux-tu à la fin ? fit-elle sans desserrer les dents. Mais qu’est-ce que tu veux ? Elle semblait presque supplier.
Elle me regarda sans bouger, en serrant son petit sac à main contre son ventre.
- Rachel…
- Tais-toi ! Tais-toi ! hurla-t-elle. Je ne veux plus te croire ! Je ne veux plus t’écouter ! C’est toi qui es parti, Romain ! C’est toi qui m’as quittée !
Elle posa la main sur son front. Masqua ses yeux.
- Rachel…
Elle releva la tête et serra les poings.
- Toutes ces histoires… tous ces mensonges… murmura-t-elle. Moi, je croyais en toi. Je t’aurai suivie dans tes délires !
Elle se retourna et commença à s’en aller.
- Rachel…
- Laisse-moi ! Laisse-moi tranquille ! cria-t-elle.
Elle remit son sac sur son épaule et poursuivit sa route. Son ombre s’évapora dans l’obscurité de la rue. Le bruit de ses pas rapides fut bientôt étouffé par le silence qui, de nouveau, prit possession la place. Sur le banc, le vieil homme avait disparu. Autour de moi, les lumières des fenêtres étaient allumées, mais les rideaux étaient tirés. Des ombres en forme de pantin s’agitaient dans les petites lucarnes jaunes. Il faisait sombre, il faisait froid ; pourtant, j’avais envie de rester là, debout, comme une statue, et d’attendre l’aurore.

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01/04/2000
Voyage
Lundi 25 mars

