26/05/2005
La nuit seule
Dans ce pays étroit ou les rêves se reposent
Je ne rencontre jamais que des visages de plâtre
Que des mains froides et des corps lisses
Mes amis s’inventent depuis le fond d’un lit
Mes souvenirs se puisent dans les livres d’histoire
Et je respire mes amours dans le vent de la nuit
Il y a dans chaque bouffée une larme retenue
Un coin de ciel brisé par un rayon du jour
La seconde de parfum d’une belle inconnue
Elle est passée hier dans une rue, dans une ville
Elle a trouvé une ombre sous un arbre centenaire
Elle a laissé derrière un peu de nostalgie
Je me retourne.
Les immeubles se dressent dans un ciel sans étoile.
Les routes crissent et vrombissent se mêlent et s’entrecroisent
L’air a une odeur d’essence
Et des murs silencieux couvrent les horizons.
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04/05/2005
Le lac des cygnes
A vrai dire, elle n'a jamais vu de cygne sur le lac, et il n'y en a sans doute jamais eu. Mais elle aurait tant aimé les voir glisser sur l'eau sombre entre les feuilles jaunies. Leur blancheur qui contraste avec les mornes journées d'automne, leur pureté, leur présence, rassurant ses pensées.
Elle revient pourtant chaque jour espérer.
Elle attend, le livre à la main, que son histoire commence. Elle est attentive au moindre signe de sa présence. Elle reste une demi heure ou plus à se demander si cela n'arrivera jamais. Puis elle rentre, seule, pour revenir le lendemain.
Aujourd'hui aussi elle est allée prés du lac des cygnes. La journée de novembre est maussade. Le ciel couvert rend les lieux sombres, sinistres. Elle s'est vêtue chaudement. Devant elle un étang presque noir, des arbres sans vie, presque gris. L'endroit semble désert et silencieux; même les oiseaux qui d'ordinaire chantent, se sont tus. Seules les feuilles froides et humides bruissent encore sous ses pas.
Elle sent cependant que c'est en ce jour, en ce lieu, qu'il doit arriver. Viendra-t-il vraiment ? Les cygnes n'ont pas encore paru ; c'est un mauvais présage. Comment peuvent-ils se rencontrer sans les cygnes ? Il doit y avoir des cygnes. Seulement ils se sont peut-être envolés vers d'autres espaces, étangs plus limpides. Ou alors ils se cachent dans la forêt de l'autre côté du lac. Ou derrière l'île. Ils ne vont pas tarder. Elle n'a qu'à patienter.
Elle s'assied sur les feuilles et s'adosse à un tronc. Calmement, elle pense. Que fera-t-elle quand Hermann arrivera ? Elle rêve. Elle le voit venir dans son habit sombre. Son visage, pâle, s'approche du sien. Ses yeux noirs et profonds la regardent. Elle tremble. Elle ferme les yeux pour mieux sentir sa présence, mais la morsure du froid la réveille.
Les cygnes ne sont toujours pas là et elle commence à s'en inquiéter. Elle ne sent aucune manifestation de vie. Le lac semble gelé. Quelles peuvent être les raisons de cette absence ? La crainte ? Peut-être. Si au moins elle trouvait une barque pour aller voir de l'autre côté de l'île, ou de ce qui semble en être une. Dans le livre, Hermann va souvent sur son île. Dans l’histoire, c'est là qu'ils se sont rencontrés pour la première fois. C'est là qu'elle devrait le rejoindre. Hélas, il n'y a pas de barque pour aller sur l’île.
Mais maintenant elle a froid. Porter les mains à sa bouche ne la réchauffe plus. C’est absurde ! Elle est là, à attendre quelque chose qui n'arrivera jamais. Jamais il n’y a eu de cygne sur dans ce lac; il n'y a personne dans ce parc. C'est bientôt l'hiver. Elle est seule. Elle restera seule encore aujourd'hui. Pourquoi changer quelque chose à la route droite de sa vie ? Hermann retournera à son livre, les cygnes retourneront dans sa tête. Elle s’en retournera chez elle, à l’abri d’un foyer chaleureux et silencieux.
C'est alors que derrière elle, elle croit entendre un pas...
11:35 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Poèmes
12/04/2005
Le Labyrinthe
Samedi
Keith disait que je ne savais pas ce que je voulais. Mais il avait tort. Je sais parfaitement ce que je veux, même si parfois je veux des choses contradictoires. J'essayais de le lui expliquer mais il disait que c'était la même chose. Selon lui, lorsqu'on sait vraiment ce qu'on veut, on est capable de faire des choix et de résoudre les contradictions. Je lui répondais qu'il ne cherchait pas à comprendre et il ajoutait aussitôt que si, il me comprenait très bien puisqu'il m'aimait. Et c'était à ces moments là qu'il me tapait le plus sur les nerfs. Alors je trouvais un prétexte pour lui montrer ses torts et nous nous disputions.
Quoi qu'il en soit aujourd'hui, il a tout faux. Je veux une chose toute simple et j'arracherai les yeux à quiconque voudrait m'en empêcher. Je suis sérieuse. Il n'y a aucune contradiction là dedans et mon respect de la vie est bien inférieur à mon envie de passer une semaine de vacances paisibles. Voilà. On ne dira pas que je n'avais pas prévenu. J'en ai plus qu'assez de Paris, de ses rues embouteillées, de son métro et de ses habitants. Alors autant dire que lorsque Chloé m'a invitée à faire du ski chez elle, je ne me suis pas faite prier. J'ai téléphoné au patron et sans lui laisser le temps de répondre, j'ai carrément dit que je voulais prendre ma semaine. C'était il y a deux jours. Il a dû en faire une tête. Je me demande qui il a trouvé pour me remplacer ce soir...
Chloé m'attendait à la gare de Grenoble, après seulement trois heures de voyage. Je ne sais pas pourquoi, mais dans ma tête je m'imaginais que je perdrais toute la journée à cause du train. C'est pour cette raison que lorsque Chloé m'a demandé si j'étais prête à faire du ski dès aujourd'hui, j'ai été plutôt surprise. Ma montre indiquait une heure de l'après-midi et je réalisai que j'avais très faim. Elle a rit et m'a assurée qu'elle avait déjà préparé quelque chose et que nous mangerions dans un quart d'heure.
J'étais déjà venue chez Chloé lorsqu'elle vivait avec Eric, mais aujourd'hui son appartement m'a semblé plus joli, un peu plus confortable. C'est sans doute qu'il n'est plus là pour mettre du désordre. Vraiment, je ne regrette pas qu'il soit parti. Chloé méritait beaucoup mieux. Ensuite, elle m'indiqua ce qui avait vraiment changé. Ce n'était pas seulement le copain. C'était aussi un poster, un meuble, un tapis... Quelques petites choses que je n'avais pas remarqué sur le coup mais qui m'avaient donné une impression différente des autres fois.
Je l'ai félicité pour ces changements et j'ai failli lui demander ce qui l'avait poussé à les faire. Mais c'est évident. Elle a passé plus de deux ans avec lui, entre ces murs. Et puis ce n'est pas comme pour moi, lorsque je suis parti de chez Keith, puisque c'est Eric qui a quitté Chloé. J'imagine qu'elle voulait se réapproprier son chez-soi, effacer ce qui venait de lui et faire un peu comme si elle recommençait à zéro. Je suis sûre que si elle en avait eu les moyens elle aurait déménagé.
C'était vraiment un bon repas. Un repas léger avec des haricots verts, du poisson accompagné d'une sauce blanche au citron, et comme dessert, un gâteau largement trop gros pour nous deux. Ce n'est pas Keith qui m'aurait cuisiné quelque chose comme ça. D'ailleurs, il n'aimait que les pâtes et les pommes de terre. C'était bien un mec, de ce point de vue là ! Aucune finesse de goût. Je n'aurais jamais pu lui faire avaler un haricot vert.
Il était largement deux heures lorsqu'on en vint au café. Avec le gâteau qui nous restait sur l'estomac, il n'était plus du tout question de ski. Chloé essaya tout de même une faible tentative en m'expliquant qu'il faisait vraiment beau, que la neige était bonne, et que les prévisions n'étaient pas aussi optimistes en ce qui concernait les jours à venir. Je lui ai fait remarquer que nous étions à peine capable de nous lever de nos chaises, ce qui mit fin à la question et nous fit rire pendant un bon moment. Je n'osais pas imaginer comment on allait faire pour tout débarrasser et laver la vaisselle. Mais d'après Chloé, puisqu'on n'allait pas au ski, on pouvait bien prendre le temps de digérer. Et puis pour retarder l'échéance il était toujours possible de reprendre une part de gâteau...
C'est ce qu'on a fait. On est encore resté trois heures à table, à discuter devant un tas de vaisselle sale. Ensuite on en a eu marre, on a tout nettoyé et on est allé se promener un peu en ville pour louer une cassette vidéo.
Simon a appelé vers sept heures et demie. Il s'inquiétait de savoir si j'étais bien arrivé et m’a demandé si tout allait bien. Je lui ai dit ce qu'on dit normalement dans ces cas là. Que j'étais en pleine forme, que tout se passait le mieux du monde, et que même si on avait eu la flemme de faire du ski aujourd'hui, on allait sans doute se rattraper demain. Il m'a dit qu'il m'aimait, et je lui ai répondu que moi aussi, et que je pensais à lui.
Dimanche
Je dois beaucoup à Simon, et c'est sans doute pour cela que je l'aime. Sans lui, je n'aurais jamais eu la force de quitter Keith. A l'époque, je l'avais en tout quitté trois fois, et chaque fois j'étais revenue. Keith avait une façon désespérée de me dire qu'il m'aimait encore. Alors je me sentais responsable et mon cœur était partagé entre deux désirs contradictoires. Je voulais partir, mais je ne voulais pas lui faire du mal. J'hésitais et il me disait qu'il avait changé. Je voyais dans ses yeux qu'il était sincère. Et l'idée que c'était moi qui avais engendré tout ce gâchis, que quelqu'un souffrait par ma faute, finissait par emporter tout le reste. Le pire, c'est que j'étais parfaitement consciente de tomber dans un piège.
Je ne m'en suis sortie que grâce à Simon, à sa patience, à sa compréhension.
Aujourd'hui, c'était le troisième jour de ma vie que je faisais du ski. Les deux premières fois c'était il y a cinq ans, en terminale ; la classe avait organisé une sortie pour le week-end. Sortie mémorable, je vous l'assure, mais au cours de laquelle je n'ai pas vraiment eu l'occasion d'apprendre à skier.
Bref ! Cela fait bizarre de revenir sur des skis. Heureusement qu'il y a eu Chloé pour m'expliquer comment tourner et m'arrêter. Mais j'avais aussi ma façon à moi. C'est vrai ! Lorsqu'on se retrouve coincé avec les skis qui partent dans deux directions opposées, on n'est pas toujours en mesure d'écouter les conseils. Parfois même, ça m'énerve que ça paraisse si simple aux autres et si compliqué pour moi. Quand ça m'arrive, de toute façon, je tombe. J'ai une technique très simple pour tomber : je lâche tout et je ferme les yeux. Ensuite, je peux tourner tranquillement parce que Chloé m'aide à orienter mes skis dans la bonne direction. Il m'arrive aussi de rentrer dans quelqu'un. C'est une variante que j'affectionne parce qu'elle est assez conviviale.
Après tout, c'est comme ça qu'on a rencontré Mathieu ! Si je ne lui étais pas rentré dedans, je ne crois pas que Chloé l'aurait remarqué. Quand j'y pense ! Il ne demandait rien à personne, le pauvre ! Il attendait paisiblement devant un tire-fesses, quand un gros machin en combinaison verte lui a foncé dessus parce qu'il n'avait pas encore appris à s'arrêter tout seul. Nous nous sommes retrouvés par terre en moins de deux. Chloé est aussitôt venue à la rescousse pour nous aider à nous relever et s’excuser pour moi. C’est alors qu’elle a reconnu Mathieu et qu’elle nous a présenté. Au lieu de m’en vouloir, il m’a fait la bise et m’a aidé à rechausser mon ski droit.
Bon, après ces émotions moi j'étais fatiguée et j’ai préféré les laisser discuter. De toute façon on allait bientôt rentrer et je me sentais toute meurtrie. Je me suis assise et j'ai fermé les yeux. Il y a cinq ans, le ski m'avait paru plus simple. Sans doute étais-je plus jeune aussi ; je pense que si je n'avais pas rencontré Keith j'aurais sûrement eu d'autres occasions pour apprendre. Peut-être même aurais-je su skier comme Chloé. Et au lieu de me traîner lamentablement elle m’aurait conduite sur de pittoresques pistes noires. Mais Keith disait que passé la trentaine, il lui serait difficile d'apprendre un nouveau sport.
Mathieu a rompu mes pensées en me demandant si j'aimais le ski. Bête question qui signifiait sans-doute qu'il aurait aimé m’inclure dans la conversation. Je lui ai dit que moi le ski, je l'aimais bien, mais qu'apparemment ce n'était pas réciproque. Il a rit et il a répondu que c'était comme pour tout le monde ; il fallait s'habituer pour aimer la personne.
On a parlé de Mathieu, dans la voiture. Chloé le connaît depuis quelques mois parce qu'ils sont en D.E.S.S. ensemble. Il vient des Pyrénées Atlantiques et il a choisi Grenoble à cause des montagnes. Il dit qu'il ne peut pas vivre dans une ville sans montagne et j'ai pensé que dans ce cas il aurait la chance de ne pas connaître Paris. Mais d'après Chloé il aurait sûrement préféré passer son doctorat dans une université parisienne si son dossier le lui avait permis. Bon, j'admets qu'il faut de tout pour faire un monde, mais je ne savais pas qu'on pouvait vouloir devenir parisien. Bref ! Chloé a fini par me demander si cela me gênait qu'il vienne faire du ski demain avec nous. J'ai dit non, bien sûr, mais au fond de moi je me suis demandée si l'on avait vraiment besoin d'un mec pour passer une semaine tranquille. J'ai observé le visage lisse et calme de Chloé. Bien. S’il n’y a pas anguille sous roche je n'ai aucune objection.
Maintenant que j'y pense, il va falloir que j'appelle Simon, sinon il risque de s'inquiéter.
Lundi
Chloé m'a réveillée, et heureusement parce que j'étais partie pour dormir jusqu'à midi. J'ai rêvé de neige, de pentes, de glisse ; j'avais l'impression de tourner dans tous les sens et je revivais toutes les chutes, toutes les peurs, et presque tous les virages qui m'avaient tourmentée. Le matin, j'avais l’impression d’être encore plus fatiguée que la veille. J'ai demandé à Chloé si on devait vraiment y retourner. Elle a rit et m'a dit que j'avais déjà trop dormi, que je me sentirais mieux après le petit déjeuner et que de toute façon elle avait promis à Mathieu.
Nous sommes donc passés prendre Mathieu. D'après Chloé, il ne sait pas conduire. Cela me surprend, parce qu'il a tout de même vingt-deux ans. Moi, cela fait bien quatre ans que je conduis et je ne m'en porte pas plus mal. Enfin... j'ai failli m'en porter mal le jour où j'ai bousillé la voiture de Keith. Je n'avais mon permis que depuis quelques mois et j'ai vraiment cru qu'il ne me servirait plus jamais... Le pire, c'est que je n'étais absolument pas en tort. Il pleuvait et un type a voulu me passer par la droite au moment où j'avais décidé de me rabattre. Surprise, j'ai contre-braqué et la voiture a commencé à tourner dans tous les sens. Puis, comme elle a tapé contre un petit mur, elle s'est retournée et a fini par s'arrêter cent mètres plus loin, parce que sur le toit ça roule tout de même moins bien. Je n'avais qu'une petite bosse et un peu d'éclats de verre dans les mains. Rien d'autre. La ceinture de sécurité m'avait plaquée contre le siège. Keith n'a pas été trop fâché. Au contraire, il était presque heureux de voir que je m'en étais sortie vivante. Il a dit qu'à présent je saurais conduire, et il avait raison. Rien de tel qu’un petit accident pour vous apprendre à faire attention sur la route.
Mathieu est plus jeune que moi. Je ne sais pas trop si je dois m'en réjouir. D'un côté je préfère, parce qu'avec un mec plus jeune on peut avoir une relation plus " fraternelle ", moins ambiguë. Et puis c'est plus facile de parler. Au besoin, je peux le remettre à sa place. D'un autre côté... le temps passe. J'avais pris l'habitude d'être la plus jeune. C'est comme pour Keith ; il avait tout de même quinze ans de plus que moi... Oui, le temps passe... Maintenant je suis en face de ce garçon, et il a l'air bien sûr de lui pour son âge.
Il a commencé par vouloir m'apprendre à skier. Sur le principe, je ne suis pas contre. Mais il y a l'art et la manière. Si ce n'est que pour répéter les conseils de Chloé, je n'en vois vraiment pas l'utilité. La théorie, je la connais. Le principe, je comprends. Mais quand je vois Mathieu skier et que j'essaie de le suivre, ça ne donne pas du tout pareil. Lui, il garde ses skis parallèles et il tourne d'un simple mouvement des hanches. Il fait aussi un truc avec son bâton, qui doit sans doute être utile à quelque chose. Il est tout souple et il saute sur les bosses sans problème. Moi, mes skis sont parallèles uniquement vers l'avant. Ils sont d'ailleurs tellement proches qu'en général ils se croisent quand je commence à tourner. Quant à la position du corps, je suis toute rigide et toute cassée. Mes bâtons, je ne sais m'en servir que pour me protéger si je tombe.
D'après Mathieu, c'est parce que j'ai peur. Evidemment que j'ai peur ! Je ne suis pas folle, et je n'ai pas du tout envie de me casser une jambe...
Pourtant, il ne s'est pas découragé et il a commencé à me montrer quelques trucs relativement utiles pour bien skier. Enfin, pour skier sans tomber. Par exemple maintenant, en plantant un bâton au moment de tourner, j'arrive à peu près à éviter que mes skis se croisent. Cela, c'est un bon premier point. Le problème, c'est qu'il n'y en aura sans doute pas de deuxième parce qu'en général je me lasse assez vite d'une relation maître / élève.
Avec Keith, c'était un peu trop souvent ainsi. Lui dans le rôle du maître bienveillant, moi dans celui de l'élève attentive. Je ne dis pas que c'était forcément désagréable. Au début je m'y retrouvais assez bien, sans comprendre que ce comportement n'aurait que pour effet de m'infantiliser.
C'est à dix-huit ans que j'ai rencontré Keith. A l'âge où l'on apprend à faire ses choix, j'étais avec quelqu'un qui les a fait pour moi. Oh ! bien sûr, ce n'est pas aussi simple. Keith ne m'imposait jamais rien. Au contraire, il demandait mon avis sur tout et semblait respecter le moindre de mes désirs. Il était d'ailleurs tellement plein de sollicitude que j'avais parfois l'impression que c'était moi qui lui donnais des ordres. Dans mes rêves de petite fille orgueilleuse, je m'étais trouvé un chevalier servant. Me servant. Et mon jeu préféré, c'était de lui faire exaucer le moindre de mes caprices. Comme une fille de cinq ans !
Mais l'essentiel du pouvoir, c'était bien lui qui le détenait. Il pouvait me convaincre de presque n'importe quoi. Tant qu'il me donnait l'impression de combler mes envies, je lui faisais une confiance aveugle. Et il ne s'en rendait même pas compte. Il continuait de me consulter alors même que j'étais devenue incapable d'avoir un avis personnel.
Cela, c'était quand tout allait bien. Il y avait aussi les moments de révoltes. En général, je trouvais un caprice qu'il ne désirait ou ne pouvait pas combler. Alors je me fâchais, je boudais, et je remettais tout en cause. A commencer par les vérités qui lui étaient chères. Ce faisant, j'ai bien conscience que je n'exprimais pas vraiment d'opinions personnelles... ou même cohérentes. J'allais seulement à l'encontre de toutes les siennes. Keith était en général surpris par la virulence de mes crises, d'autant plus qu'il n'en comprenait absolument pas l'origine. Je revois encore sa mine horrifiée alors que je professais des abominations qui lui étaient absolument insupportables. Mais au lieu de se mettre en colère comme je l'espérais au fond de moi, il prenait un air bienveillant et essayait de me convaincre. La plupart du temps il y parvenait facilement, et nous nous retrouvions dans les bras l'un de l'autre. Jusqu'à la crise suivante.
D'après Chloé, j'ai fait de nombreux progrès aujourd'hui. Elle a félicité Mathieu pour ses leçons et m'a dit que si je continuais ainsi je serais bientôt prête pour descendre des pistes noires avec elle. Chloé sait toujours trouver les mots pour encourager. Moi sur une noire ? A croire qu'elle veut ma peau...
Simon a de nouveau appelé ce soir, mais il n'avait pas grand chose à dire. Il paraît qu'au bar une des filles est malade et que le patron a essayé de me joindre. De toute façon, il n'est pas question que je la remplace. J'ai pris des vacances, non de Dieu ! Simon m'a donné raison, mais il a ajouté que je lui manquais. Il paraît aussi que la météo annonce une perturbation dans les Alpes. Je lui ai dit qu'on se reverrait comme prévu à la fin de la semaine et il n'a pas insisté.
Je me suis couchée un peu fâchée, je l'admets. Je n'aime pas du tout cette façon de me faire regretter mon départ. Je sais qu'il aurait bien aimé venir avec moi, mais il devrait comprendre que parfois j'ai aussi besoin de prendre des vacances de lui.
Dans mon lit, les images de pistes et de neige m'encombrent les yeux et la voix de Mathieu résonne dans mes oreilles.
Mardi
J'ai rêvé cette nuit que Simon était avec nous, et que c'était lui qui nous apprenait à skier. Chloé n'arrêtait pas de tomber et il essayait de lui expliquer comment contrôler sa peur. Quant à moi, j'avais fait de tels progrès qu'il avait décidé de m'emmener sur une piste noire. Quand j'ai vu la pente, je me suis retrouvée paralysée, incapable du moindre mouvement. Mais Simon sut tout de suite trouver les mots pour me rassurer, et alors dans mon rêve, je skiais comme Mathieu.
Lorsque je me suis éveillée, Chloé était toujours couchée et il pleuvait. La fenêtre éclairait la pièce d'une lumière terne, et la chaîne hi-fi faisait entendre faiblement son murmure musical. L'horloge marquait neuf heures et demie. J'ai sorti la tête de mon duvet et cela ne m'a pas du tout donné envie de continuer. Chloé ne dormait pas. Elle semblait contempler le plafond beige clair de son appartement. Aussitôt qu'elle m'entendit, elle se tourna et me souhaita le bonjour.
- Enfin... façon de parler, ajouta-t-elle tristement.
N'y avait-il en cause que la couleur du ciel ?
- On n'y va pas aujourd'hui, n'est-ce pas ? ai-je dit pour rompre le silence.
Chloé n'essaya même pas de répondre. Elle m'observait avec douceur.
- Tu sais, c'est Eric qui m'a appris à faire du ski, il y a deux ans. Et hier, en vous voyant, j'ai eu une impression bizarre...
Je n'ai rien fait pour l'aider à continuer sa phrase. Pauvre Chloé! Manifestement, elle est toujours amoureuse. Qu'est-ce qu'on y peut ?
- Comment cela s'est-il passé avec Eric ? demandai-je simplement. Je veux dire... sur la fin. Sais-tu pourquoi il est parti ? Qu'est-ce qui n'allait pas entre vous ?
Chloé se mit alors à me raconter son histoire. Elle n'est pourtant pas du genre à s'étendre ou à se plaindre, mais je pense qu'elle avait besoin d'en parler. De mon côté, j'essayais de la rassurer, de la comprendre. Je la comprends d'ailleurs assez bien. Son histoire, c'est un peu celle de tout le monde. Nous avons causé presque toute la matinée. Chloé m'impressionna par son calme et son détachement. Elle parlait presque sans passion, mais ses yeux contemplaient un horizon lointain.
Le moment où l'on cesse d'aimer est souvent invisible. Ce n'est pas une crise ou une dispute. C'est une période calme au cours de laquelle on se rend compte que les contraintes deviennent plus fortes que les liens qui nous unissent à l'autre. Keith jouissait d'un travail stable et bien payé ; quant à moi, j'avais quitté la petite ville où nous étions pour m'installer à Lyon, dans une université qui me permettait de poursuivre mes études de physique. Nous ne pouvions plus nous voir que durant les week-ends.
A cette époque, je croyais que cet éloignement forcé ne pourrait être que bénéfique à notre entente, dans la mesure où la distance réduit les contraintes et augmente le désir amoureux. Mais ce fut l'inverse qui se produisit. D'une certaine façon, j'ai fini par prendre mon indépendance par rapport à Keith. J'ai découvert que je n'avais pas besoin de lui. La semaine, je la passais dans mes études. Alors, je ne comptais que sur moi-même et sur de bons amis ; je m'en sortais plutôt bien. Mais le week-end, il y avait Keith. Lui qui ne connaissait rien à la physique, et qu'il fallait que j'aime. Je me rendais compte que je vivais une vie contradictoire, durant laquelle les semaines et les week-ends étaient de plus en plus déconnectés. Keith aussi s'en rendait compte. Il réalisait aussi que j'étais en train d'échapper à son contrôle. Il essaya de se mettre à la physique, mais ce fut sans succès.
Comme il ne pouvait pas me posséder moralement, il en vint à me posséder sexuellement. Il lui en fallait toujours plus. Nous devions faire l'amour tout le temps ; tous les soirs, tous les matins, toutes les nuits... Et si par malheur je refusais de lui offrir mon corps, il en faisait un casus belli. Certaines fois, il insistait toute la nuit ; et tandis que j'essayais simplement de dormir, je sentais son sexe qui venait se frotter rageusement contre ma cuisse.
A midi et demi, Chloé et moi étions encore couchées paresseusement, mais il devenait urgent de penser à manger. Nous hésitions entre un petit déjeuner et un déjeuner, sachant que de toute façon il nous faudrait faire des courses, car il ne restait ni pain, ni viande, ni légumes frais. Bon, d'après Chloé on pouvait trouver des pâtes et un peu de fromage. Des oignons aussi ? – Oui, sans doute ; ainsi qu'un pot de crème fraîche. Nous en étions donc à étudier l'éventualité d'un repas sans pain avec des spaghettis, lorsque le téléphone sonna.
Mathieu était à l'autre bout du fil. Il avait dû comprendre que nous ne ferions pas de ski aujourd'hui. C'est fou ce qu'il est perspicace, ce garçon. Et devinez quoi ? Il nous invitait au cinéma. Somme toute, y avait-il autre chose à faire ?
Le film durait deux heures et racontait l'histoire d'un romancier riche et célèbre, qui, sur le point de mourir, avait décidé d'effacer toute trace de son œuvre. Il rachetait tous ses livres et les brûlait. A la fin du film, il découvrait un petit poème, simple et sans prétention, qu'il avait écris lorsqu'il n'avait que dix-sept ans. Celui-ci, comme il désirait le sauver des flammes, il le garda dans la poche intérieure de sa veste. Puis il mourut. Dans le dernier plan du film, on voyait le personnel des pompes funèbres qui nettoyait le corps, le rasait, puis l'habillait avec les vêtements qu'il portait à sa mort. Mais personne ne songea à vérifier le contenu de ses poches, et le poème fut enterré avec lui.
Mathieu avait insisté pour voir ce film, malgré l'avis de Chloé ; je dois dire qu'en ce qui me concerne, il ne s'était pas trompé. Mais Chloé n'avait pas aimé. Elle trouvait les scènes trop longues, le sujet sans originalité, et elle en voulait à Mathieu de ne pas avoir choisi le film qu'elle voulait voir. Ne désirant pas prendre part à la polémique, je proposai alors de continuer la conversation dans le café d'en face, parce que devant le cinéma, il faisait froid et il pleuvait. Mathieu était d'accord, mais Chloé prétexta d'une course à faire pour s'éclipser et nous laisser seuls.
J'ai trouvé que c'était là un comportement étrange de la part de Chloé, puis je n'y ai plus pensé parce que Mathieu me proposa un chocolat chaud et que j'avais envie de discuter avec lui.
Je suis rentrée à l'appartement de Chloé assez tard, vers neuf heures. Elle était en train de regarder la télé, allongée sur son lit. Lorsqu'elle s'aperçut de ma bonne humeur, elle me demanda ce qui s'était passé avec Mathieu.
Je fus bien obligée de reconnaître la vérité, c'est à dire qu'à la fin, je l'avais embrassé un peu trop tendrement. Elle rit, et m'avoua qu'elle s'attendait à quelque chose comme ça depuis le premier jour.
- Mais ce n'est pas sérieux, ai-je répondu aussitôt. Nous discutions, il m'a plu, et on s'est embrassé. C'est tout. Il ne faut pas en faire une montagne. En plus, je me suis un peu fait avoir, parce qu'il y avait de la Chartreuse dans le chocolat.
Chloé a continué de rigoler, et m'a dit que j'étais amoureuse depuis le début, et que c'était une chose naturelle étant donné que je n'aimais pas Simon.
- A propos, il a appelé ce soir, ajouta-t-elle. Je lui ai dit que tu étais chez une amie pour me permettre d'étudier un peu.
Mercredi
Cette nuit, j'ai à peine dormi. Je pensais à Mathieu, à Mathieu, à Mathieu. Mathieu sur la neige, en train de skier entre les bosses ; Mathieu dans la voiture, au cinéma, assis devant une table de café à me faire la conversation. Mathieu à mes côtés, dans les rues humides de Grenoble ; ce moment unique où nous marchions sans aller nulle part, où pendant un instant j'avais tout oublié : ma vie, mon avenir, et surtout mon passé. Alors il ne restait plus rien, que le désir immense de lui tendre mes lèvres.
Ce ne fut que très tard dans la nuit qu'un sommeil sans rêve effaça mes pensées. Je m'éveillais, incrédule, avec un sentiment de solitude immense. Les souvenirs me revinrent petit à petit. Ce ne furent pas seulement ceux de la veille, mais tout ce que j'avais fait semblant d'oublier. Keith, Simon, et ce passé que je hais.
Dehors il ne pleuvait plus, mais il neigeait. Chloé me demanda comment j'avais dormi, puis elle m'annonça que le petit déjeuner était prêt et n'attendait plus que moi.
- Tu en as de la chance, me dit-elle alors que je finissais de boire mon thé. Mathieu et toi êtes fait l'un pour l'autre. Je suis vraiment heureuse pour toi.
Comme je ne répondais pas et que je regardais ma tasse vide, elle ajouta :
- Tu sais, il faut vraiment que je travaille, aujourd'hui. Alors j'ai pensé qu'on pourrait inviter Mathieu à déjeuner, et que vous pourriez passer l'après-midi ensemble. Cela te va?
- Oui, répondis-je simplement.
Il restait un peu de sucre au fond de la tasse.
Mathieu avait amené sa bonne humeur et une bouteille de vin. Le repas fut gai mais il passa trop vite. J'avais un peu bu pour ne pas penser à ce qui se passerait lorsque Chloé aurait décidé de travailler et de nous mettre à la porte. Mais ce moment arriva tout de même, et je n'eus pas d'autre choix que d'y faire face.
Mathieu posait sur moi un regard doux mais rempli d'assurance.
- Comment vas-tu ? demanda-t-il. Et sa main glissa le long de ma joue, jusqu'à mon oreille.
Je fermai les yeux et ne répondis pas. Sa main était derrière ma nuque, à présent. J'avais froid, mais ce n'était pas la neige. Lorsque j'ouvris les yeux, Mathieu me regardait toujours, mais j'avais réussi à reprendre contenance.
- Non ! dis-je.
Sa main s'écarta ; j'avais froid, toujours.
- Je ne peux pas. Je ne t'aime pas. Il n'y a rien de possible entre nous.
Et ma voix n'était plus qu'un souffle.
- J'ai déjà quelqu'un. Je ne peux rien t'offrir. Il faut que tu comprennes...
- Je comprends, dit-il. Je comprends, et pourtant je vois que tu as besoin de moi.
L'instant d'après j'étais dans ses bras. Ma tête, posée sur son épaule, écoutait son souffle et son cœur.
C'est vrai, j'avais besoin de lui comme on a besoin de sentir la vie dans son corps. Mais est-ce vraiment ce que je cherche ? N'est-ce pas plutôt une illusion ? Comment puis-je aimer quelqu'un que je ne connais que depuis deux jours ? Je sentais Mathieu, tiède et fort, tout contre moi. Une sensation, un désir, était-ce tout ? A nouveau, je m'écartai.
- Tu es une fille étrange, Véronique, me dit-il. Que veux-tu ? Est-ce que tu le sais toi-même ? J'ai l'impression que tu es partagée entre deux désirs contradictoires.
- Continue.
- Il n'y a pas grand chose à ajouter. Tu m'aimes, je le vois dans tes yeux. Mais je ne parviens pas à comprendre ce qui te retient.
- Je te l'ai dit. J'ai déjà quelqu'un. J'ai Simon.
- C'est la peur, mais ce n'est pas celle de Simon.
- Peut-être as-tu raison, mais ce n'est pas ton affaire de toute façon. Hier, j'ai fait une erreur. J'espère que tu me pardonnes, mais je dois y aller.
Mathieu n'esquissa aucun geste pour me retenir, et se contenta de me suivre du regard alors que je m'éloignais sur la voie du tramway.
Lorsque je lui ai annoncé pour la troisième fois que je désirai rompre, Keith estima que décidément, je ne savais pas ce que je voulais. Mais il avait tort. Je le savais parfaitement. Pour la première fois, j'avais un point de repère suffisamment fort pour pouvoir prendre seule mes décisions. C'était cet accident, quelques semaines plus tôt, que ni lui ni moi n'avions désiré. Cet enfant que je sentais naître en moi et pour lequel je désirais à tout prix éviter qu'il ait un père tel que Keith.
Cela bien sûr, Keith ne le comprenait pas. Selon lui, j'étais sans ressource et il m'était impossible d'élever seule un enfant. Que ferais-je pour le nourrir? Pour l'éduquer? Toute personne n'a-t-elle pas besoin d'un père autant que d'une mère? Comment pouvais-je décider de garder ce qui venait de lui, tout en le rejetant lui-même?
De mon côté, je faisais valoir qu'il n'avait pas désiré cet enfant, que cela n'avait été pour lui qu'un jeu sexuel de plus. Dans la mesure où il n'avait cessé de se comporter en personne irresponsable, rien ne lui permettait de revendiquer le droit à la paternité.
Mais la loi et la nature ne sont pas de cet avis, et il le savait. Génétiquement, légalement, dès à présent et pour toujours, il était le père. Quant à moi, j'étais, dès à présent et pour toujours, liée à Keith.
- Cessons ces disputes stériles, me dit-il en s'asseyant. Il ne s'agit plus que de nous, mais de la vie d'un enfant que toi non plus tu n'as pas désirée. Mais qui existe malgré tout. On ne peut pas revenir là-dessus. J'ai de l'argent, et tu ne dois pas interrompre tes études. Je t'aime ; je comprends ce que tu ressens. Je sais que je n'ai pas toujours été à la hauteur. Mais laisse-moi une chance. Cet enfant, c'est un cadeau de la providence, c'est le lien qui nous manquait. Je te promets de changer, d'être moins possessif...
Pour la troisième fois, Keith était sur le point de me convaincre. J'étais à nouveau partagée, et je n'arrivais plus à voir entre le bien et le mal. Ce qui était bon et mauvais pour mon enfant. Mon point de repère. Il était perdu dans le brouillard, et je me sentais tout à coup seule au monde.
Le lendemain, je réalisai que j'étais tombée dans le même piège que les fois précédentes. Jamais je ne m'en échapperais ; Keith était là. Il le serait toujours, présent à l'intérieur de mon corps et du corps de l'enfant. Je voulais l'effacer, maintenant et à jamais.
Simon ne m'a pas beaucoup aidé pour cela, car je ne l'ai rencontré que dans la semaine qui a suivi mon hospitalisation.
Chloé n'a pas posé de question. Elle n'a pas cherché à savoir comment s'était passée mon après-midi. Elle a juste remarqué que la neige avait cessé de tomber et que demain il ferait certainement un temps idéal pour skier. Puis elle m'a demandé si je voulais inviter Mathieu. J'ai dit que je n'avais rien contre.
Jeudi
La journée fut laborieuse. Je ne parvenais plus à maîtriser mes skis. Pourtant selon Chloé, la neige, fraîche et légère, était parfaite. Mais il y avait trop de poudreuse par endroits, et mes skis avaient tendance à s'enfoncer pendant que j'essayai de prendre un virage.
" tourne pas au dernier moment ! " me disait Mathieu. Pour lui, la conversation d'hier n'avait pas existé, et il continuait de me donner un conseil de temps en temps. Mais de mon côté, je n'avais plus vraiment la volonté d'apprendre, tant et si bien qu'au bout d'une heure et demie environ, je décidai de retourner à la station.
Chloé proposa alors que nous rentrions tous, mais je ne voulais pas qu'ils gâchent leur journée à cause de moi. Je suis donc allée les attendre au chaud dans un café. J'en ai profité pour appeler Simon et lui annoncer mon retour, demain, en début d'après midi.
Le soir, Chloé et Mathieu ont voulu le passer dans un bar de Grenoble pour marquer la fin de ma semaine ici. Je ne voyais pas trop ce qu'il y avait à fêter dans ces vacances, mais j'ai accepté pour faire bonne figure. Dans le bar, sur une petite scène aménagée dans un coin, un groupe local de musiciens se produisait en reprenant quelques " tubes " des années 70 et 80. Rien de bien original, surtout pour moi qui suis serveuse.
Cela me fait toujours sourire lorsque j'entends qu'une fille comme moi, intelligente, diplômée en physique nucléaire, ne devrait pas être serveuse. Qu'est-ce qui leur permet de juger mon métier et ma vie? J'ai fait des études soit, mais ce n'est pas une garantie de bonheur. Beaucoup de femmes n'ont pas le choix et sont prêtes à accepter n'importe quel emploi pour nourrir leurs enfants. Comment puis-je tranquillement poursuivre de confortables études et rester en dehors de la vie? J'ai voulu travailler et gagner de l'argent par moi-même, et c'est pour cela que je suis barmaid.
Nous nous sommes assis un peu à l'écart, dans un endroit où malgré le concert, il était possible de parler. Mathieu m'a offert un premier verre et il a tenté de m'engager dans une conversation qu'il avait eu avec Chloé un peu plus tôt dans la journée. Mais je ne les écoutais pas. J'écoutais un soupir intérieur qui se prolongeait sans s'éteindre, à l'intérieur de mon être.
Découragés, ils avaient quitté la table pour danser. Je ne pouvais m'empêcher de regarder Mathieu qui retrouvait peu à peu sa bonne humeur. J'espère qu'il restera toujours ainsi, naturel, impulsif, heureux de vivre. Il ne s'est pas aperçu que je le regardais. Parfois, il tourne la tête dans ma direction, mais je baisse les yeux et je regarde mon verre aux trois-quarts vide.
Je me demande ce que je suis venue faire ici. Je n'aime pas les bars. Je les connais trop. Vu de l'autre côté du comptoir, tous ces gens sont des imbéciles ; leurs soirées ne sont qu'une manière commode de remplir leur ennui. La musique s'était tue, et les musiciens entamèrent un " Slow ". Mathieu et Chloé dansèrent ensemble. Chloé tout contre Mathieu, et je fermai les yeux.
J'ai pensé à ma fille que j'aurais dû faire naître et que j'avais tué. Elle aurait eu mes cheveux roux et le regard de Keith. Nous aurions fêté son premier anniversaire le mois prochain. Je me suis dit que peut-être son âme existe quelque part. Peut-être me regarde-t-elle en ce moment. Peut-être rit-elle.
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