07/05/2006

Détachement

Je ne suis pas attachée de toi
Je me suis volée hier
Et depuis que le ciel m’habite
Je rêve d’une chaîne intrépide

Mais je ne m’attacherai pas de toi
J’ai promis à ma peau un peu de liberté
Dans mon ciel se reposent des nuages d’ailleurs
Ils ne te rendront pas heureux
Ils ne savent pas se promener dans les cages

Je me suis volée pour toujours
Je me suis perdue de toi
Je mettrai un peu d’air des montagnes dans le creux de mes bras
Il n’y a rien, qu’un peu de profondeur, dans mes yeux
La chaîne pend à mon cou, elle s’est brisée hier
Hier où je me suis volée

Non, je ne suis plus attachée de toi

7 mai 2006

18/03/2006

Lucio Fulci: Pourquoi le gore ?

Le cinéma gore de Lucio Fulci (1927-1996) est unique, indescriptible, total. Tenter de l’analyser est forcément réducteur étant donné qu’il s’agit d’une expérience dont l’absence de sens est un principe fondateur. Fulci ne fait pas du gore pour s’amuser ou pour dénoncer, comme le font par exemple George Romero (celui qui a réinventé les zombies) ou Ruggero Deodato (le réalisateur du très satirique Cannibal Holocaust). Le gore chez Fulci, est l’unique raison d’être du gore. Il ne supporte ni discours politique, ni construction narrative. Il est le catalyseur d’émotions qui renvoient le spectateur à ses cauchemars enfouis et à sa condition humaine.

medium_oeil.4.jpgJ’ai toujours eu personnellement l’impression que le fond du cinéma de Fulci est avant tout d’ordre métaphysique. Ses critiques envers l’église catholique, en particulier sa hiérarchie, sont d’ailleurs une des matrices importantes de sa carrière cinématographique. Mais revenons à la question première : Pourquoi le gore ? Chez la plupart des cinéastes à la Alfred Hitchcock (dont Fulci était un grand admirateur), la tension est créée par la suggestion et le non visible. Il s’agit d’une technique empruntée au théâtre où l’horreur n’est pas montrée en tant que telle, mais par le jeu du comédien qui, en quelque sorte, supporte l’horreur pour le compte du spectateur. Les tensions hitchcockiennes sont des tensions intellectuelles qui supposent au préalable une identification à la victime, cette identification permettant la transmission des émotions, captée par le comédien et réinterprétée comme sienne par le spectateur. Au contraire chez Fulci, l’horreur est directement envoyée au public, sans que le personnage joue le rôle de médiateur. Non seulement Fulci montre, mais ce qu’il montre n’inspire qu’un profond dégoût, une horreur répulsive absolue.

A la différence d’autres cinéastes, Fulci n’utilise pas l’horreur comme un langage qui aurait vocation à véhiculer un message ou qui serait le support d’une structure narrative. L’horreur de Fulci est totalement gratuite. En ce sens, certains films de Fulci ont une narration du même type que celle d’un porno, le gore remplaçant le sexe.

Mais Fulci n’est pas un simple pornographe. Le porno ne pose pas de question. Il est là pour exciter le plaisir. Le gore de Fulci est très différent. Il ne joue pas sur un quelconque plaisir sadique, mais sur une logique fascination/répulsion. Son point commun avec le porno repose sur un principe de transgression. Ce que nous voyons n’a pas à être vu, que ce soit l’intimité d’un couple ou les boyaux d’une femme à l’agonie. La répulsion en revanche est nécessairement créatrice de distance. Aucun spectateur ne pourrait voir un film de Fulci s’il n’était intimement convaincu de l’absence totale de fondement réel des images qu’il regarde. « Tout cela n’est qu’un film, que du maquillage, qu’un simple simulacre » est la planche de salut du spectateur face au gore. Fulci sait par ailleurs parfaitement entretenir ce recul en exagérant volontiers ses effets. Le gore de Fulci n’est ni réel (encore heureux !) ni même véritablement réaliste. Mais il n’est pas non plus dans l’outrance et ne tombe jamais dans l’ironie ou le second degré, comme par exemple dans Brain Dead de Peter Jackson. En somme, le spectateur parvient à prendre suffisamment de distance pour se persuader que ce qu’il voit est faux, mais insuffisamment pour en rire ou s’en détacher complètement.

medium_zombie.jpgMais pourquoi donc le gore ? Où se trouve l’intérêt de tout cela ? Si le gore de Fulci ne sert ni une narration, ni un discours, ni une excitation sadique, à quoi peut-il donc servir ?

La première réponse à cette question doit d’abord être, selon-moi, une non réponse. Et si la gratuité, l’absence totale de sens à ces images était la véritable clé du cinéma de Fulci ? Commençons l’exploration de cette hypothèse par un paradoxe : l’absence volontaire de discours peut être un discours de nature nihiliste, c'est-à-dire l’expression du chaos et du néant. La nature de l’être humaine est de se poser des questions, de trouver des réponses et de donner un sens rassurant aux évènements qui perturbent son bien-être. Nous sommes conditionnés, de fait, à vouloir trouver des explications, voire un bouc émissaire, à tout ce qui nous dérange. Fulci a l’air cependant de ne pas croire aux explications, pas plus qu’il ne croit aux vérités de l’Église catholique. Aussi ses films peuvent-ils être justement interprétés comme l’expression de cette incroyance à travers la non explication et la gratuité des scènes gores. Et cela, évidemment, dérange la belle organisation de notre subconscient. « Pourquoi tant de haine » ? « Parce que ! » Le monde n’a pas de morale, de sens ou de but. C’est avant tout l’expression d’un chaos. Tel est le discours principal des films de Fulci.

L’Enfer des Zombies, l’Au-delà et Frayeur (La cité des morts vivants en version originale) sont à mon sens de grands films nihilistes. Dans l’Enfer des Zombies, Fulci organise lui-même cette confrontation entre d’une part le discours rationnel et scientifique d’un personnage (le médecin de l’île), et d’autre part l’absence totale d’explication à l’apparition des Zombies. Les zombies eux-mêmes sont des concepts profondément nihilistes. Lents, maladroits, idiots, incapables de se servir d’une arme ou d’agir collectivement, ils n’auraient a priori aucun droit à la survie de leur espèce dans le cadre d’une quelconque sélection naturelle. Pourtant, ce sont eux qui envahissent et mettent en péril l’humanité, c'est-à-dire l’espèce qui soi-disant incarne le sommet de l’évolution de la vie sur terre. Là, où Romero insufflait un message politique (c’est parce que les hommes passent leur temps à se battre entre eux que les zombies finissent tout de même par l’emporter), Fulci s’engouffre dans le nihilisme le plus complet puisque absolument rien ne justifie la victoire inéluctable des zombies. Autre différence, chez Romero l’apparition des zombies est expliquée par des expériences militaires et par un micro-organisme genre virus. Chez Fulci, toute explication rationnelle est dès le départ condamnée. Enfin, comment expliquer autrement que par l’explication nihiliste la scène culte absolument délirante d’un combat entre un requin blanc et un zombie qui marche au fond de l’océan ? Cette scène, par ailleurs bien filmée, n’apporte absolument rien au déroulement de l’histoire. Elle est là, gratuite, inutile. Son absence de sens constitue peut-être précisément sa signification profonde. Tel est le paradoxe du nihilisme.

medium_zombie-requin.2.jpgAvec l’Au-delà et Frayeur, Fulci pousse d’un cran son nihilisme en s’affranchissant progressivement d’une structure narrative. Dans ces deux films, pas d’opposition facile entre un personnage et une situation, les personnages eux-mêmes finissent par abandonner toute tentative rationnelle d’explication. Le plus bizarre est que la structure même des films est affectée par l’absence de rationnel. Au fur et à mesure de son avancée, l’histoire s’affaiblie, se délite et fini par disparaître totalement, ce qui est très perturbant pour un spectateur qui est confronté à une absence totale de réponse face aux scènes gores qu’il subit pendant près d’une heure trente. La fin de l’Au-delà est en ce sens remarquable. Que nous montre Fulci ? Une lande désolée, l’au-delà, l’enfer. En réalité, un néant absolument vide et plongé dans les ténèbres qui nous renvoie à notre propre ignorance et solitude. Ce nihilisme n’est pas un nihilisme politique. Il s’agit bien de l’expression de nos doutes et de la fragilité de notre condition humaine face à la mort. En ce sens, en nous montrant ce que nous ne voulons pas voir, au sens propre comme au sens figuré, le cinéma de Fulci est sans doute plus profond que n’importe quel cinéma à vocation politique.

Pourquoi le gore ? On sait que Fulci est capable de maîtriser parfaitement un scénario aussi compliqué, structuré et retors que ne l’est celui de l’Emmurée vivante. L’absence de scénario structuré dans certains films de Fulci n’est donc pas, à mon sens, l’expression d’une faiblesse, mais au contraire celle d’une force et sert un véritable projet artistique. Fulci lui-même revendiquait ce projet et expliquait qu’il avait pour but de créer des « films absolus », c'est-à-dire des films qui ne soient pas au service d’un discours ou d’une structure narrative, mais qui soient au contraire directement générateurs d’émotions. En d’autres termes, il a voulu briser la grammaire narrative de ses films pour en faire des objets d’art à part entière. Dans une certaine mesure, l’Au-delà est une forme cinématographique d’art abstrait. C’est dans cette même direction que s’est tourné un cinéaste comme Dario Argento à travers des films comme Suspira ou Inferno (par ailleurs Argento était à la fois un grand rival et une grande source d’inspiration pour Fulci). Argento aussi a cherché à briser la structure narrative et le réalisme de ses films pour en faire des œuvres d’art à part entières. Mais il n’est sans doute pas allé aussi que Fulci dans la destruction narrative. L’autre différence tiens à mon sens au fait que Fulci reste beaucoup plus dans le premier degré et le sérieux que ne le fait Argento, qui s’engouffre parfois dans une forme de lyrisme baroque. Fulci semble plus scientifique, plus nihiliste, plus sincère, alors qu’Argento paraît plus artiste, plus littéraire et sans doute aussi plus insouciant dans Inferno que ne l’est Fulci dans l’Au-delà. Nous en revenons au message nihiliste de Fulci.

medium_neant.2.jpgPourquoi le gore ? La dernière réponse que je tenterais est encore plus subjective et psychanalytique que les précédentes. Le gore construit un rapport étrange au corps. On sait que Fulci a débuté par des études de médecine. Il connaissait donc parfaitement l’anatomie humaine et cela se voit d’ailleurs assez bien dans ses films. A mon sens, beaucoup de médecins ont un rapport étrange avec le corps. Pour eux, le corps est comme une machine qu’on tripote, qu’on répare ou qu’on coud. Les médecins n’ont pas la superstition que l’on peut avoir de son propre corps lorsqu’on n'en a pas la connaissance. Pour l’individu normal (c'est-à-dire non médecin) le corps est avant tout une partie de soi-même. Pour le médecin, c’est souvent un objet avant d’être l’incarnation d’un individu.

Dans les films de Fulci, le corps est traité avant tout comme objet, qui plus est un objet fragile. Cela est finalement à la fois perturbant et rassurant. Perturbant car le rapport à la chair, au corps, au sang, est celui d’un médecin. Tout cela (et donc nous aussi !) n’est qu’objet, nous ne sommes que constitués d’une matière fragile, à la merci de la moindre griffe de mort-vivant. Rassurant aussi, car ce qui est détruit est moins l’individu que sa structure matérielle. On finit par voir les corps meurtris comme assez détachés des individus dont il sont les incarnations matérielles. Le regard du médecin est aussi pratique pour opérer un patient qu’il l’est pour supporter une scène gore à la Fulci.

Cette façon de nous renvoyer à notre propre matérialité corporelle, de nous réduire à un amas de chairs difformes est bien entendu dans la continuité du discours nihiliste du cinéma de Fulci. Les hommes, ici, sont bien loin d’être de purs esprits, ou même des esprits tout court. Ils sont des yeux effrayés, des corps abîmés, des morceaux d’os et de sang. Fulci, réalisateur maudit qui ne connaîtra jamais, de son vivant, le succès critique qu’il méritait, a sans doute voulu exprimer que, célèbres ou non, nous étions tous, en définitive, assez peu de chose.

18 mars 2006medium_pont.jpg

17/09/2005

Glissements

I

J'ai toujours aimé les étoiles et le ciel, et m'étendre dans la nuit sans dormir. Fixer l'infini de mes yeux ternes. Je me demande ce qu'il y a au-delà. C'est là-bas que le regard de ma mère était fixé.

Ses yeux ressemblent à une nuit étoilée; ils sont très sombres avec des reflets bleus et des paillettes jaunes. Au milieu, une lune brille.

Au début de l'été où elle est morte, les soldats, après quatre années d'occupation, partaient. Je perdais leur présence rassurante.

Je me rappelle qu'ils venaient fréquemment chez nous pour parler à ma mère. Ils étaient très grands et forts. Leurs uniformes étaient impressionnants.

Un jour, j'avais osé me vêtir d'une veste noire restée sur le fauteuil du salon. Elle était très lourde et m'allait jusqu'aux genoux.

Je décidai de monter à la salle de bain afin de me contempler; j'eus cette image étrange d'un petit garçon pâle, enfermé dans un habit ténébreux. Ses yeux sombres me regardaient. A un moment, j'ai senti la Mort dans les deux éclairs blêmes accrochés à sa manche; puis, je me suis habitué à mon reflet, à son allure digne, à l'uniforme noir. Et j'ai aimé mon image.

C'est alors que glissant de mes étroites épaules, le vêtement s'est affalé sur le carrelage bleu.

A partir de ce jour, je n'ai plus eu peur des soldats.

La nuit où ils partirent donc, j'étais étendu sur le toit de la grange à observer les étoiles filantes.

Je n'en vis aucune. Les flammes qui consumaient le village m'éblouissaient, la fumée qui s'échappait des maisons obstruait ma vue. Et le vacarme des bombes qui détruisaient tout m'effrayait. Je ne vis que la troupe des soldats.

Je me souviens qu'ils étaient nombreux à marcher, sales, épuisés par des sacs lourds sur leurs épaules. Parfois, il y en avait un qui glissait dans la boue; on lui prenait la main, on le relevait, et il repartait l’œil fixé sur ses pieds.

C'est dans ce moment de désolation, c'est dans cette rue à feu et à sang, que je la vois pour la première fois. Une jeune femme blonde au milieu de l'armée, comme une étrangère. Elle est très belle, une fille des mondes lointains du pays. Qui sait ? D'un autre pays peut-être, de celui des soldats.

Ou d'ailleurs. S'il se peut qu'il y ait un ailleurs au-delà de l'étranger.

Il y a un homme qui est accroché à son bras, terrorisé. Ce détail me revient à l'instant où j'écris. Ils forment un couple boiteux qui n'avancerait que sur une jambe. Mais elle paraît si forte! Comme si elle n'avait peur ni des bombes, ni de la mort, elle se fraie un chemin au travers de la jungle, du sang et des cadavres entremêlés.

La route en est pleine; corps, bras, jambes, têtes défoncées. Il fallait quelque chose pour assouvir leur vengeance. Maintenant ils traînent, ils fuient, et la femme au milieu les tires, tellement belle...

Tellement belle, que malgré le danger, je veux lever la tête, je veux l'appeler au-delà de ces fous sanguinaires, la supplier de rester. Elle me guiderait comme une mère.

Mais c'est une étrangère. Elle se perd dans la foule.

Avant, elle s'est retournée vers moi. Enfin, je le présume car je ne m'en souviens plus. Tout ce que je connais, c'est la couleur de ses yeux.

Ils sont bleus.

C'est le lendemain, quand j'osai enfin redescendre de mon toit, que je trouvai ma mère étendue devant la porte, sa robe déchirée et couverte de sang, ses yeux noirs étoilés fixés au-delà du ciel limpide du matin.

 

II

Pendant des années, j'ai tenté de comprendre ce que ma mère avait vu qui rendait ses yeux si troublants, mais je revenais constamment sur cette femme inconnue que j'avais aperçue en moins d'une minute. J'y revenais dès que je fermais les yeux, dès que je m'assoupissais. Son image me hantait. Je la voyais qui me tournait le dos, elle regardait à l'horizon, et je voulais l'appeler, la rejoindre. Autour de nous, la terre était rouge et le ciel était noir. Pourtant ses yeux étaient bleus comme un ciel sans nuage.

Puis le rêve s'éteignait.

Je ne devais jamais la voir de face.

C'est mon oncle, un homme solitaire qui vivait à la périphérie du village, qui accepta d'être mon tuteur. C'était un petit berger traditionnel qui parlait peu, élevant ses moutons comme on le faisait mille ans auparavant, en restant la moitié de l'année en montagne.

J'aime beaucoup les moutons. Mais ils sont morts comme tout ce qui doit mourir. Dans la montagne où le ciel est violet.

Je passais mon enfance en pension, dans une grande ville indifférente, peuplée d'une foule immense et pressée. Mais les études ne m'intéressaient guère, ni même les garçons de mon âge constamment en quête de bagarres et de boucs émissaires. Si bien que je ne trouvai qu'un ou deux amis fidèles dans ma scolarité. Je n'ai jamais trop souffert de ma solitude.

Un jour, j'ai connu une fille en ville. Elle était très belle, enfin, en tout cas je l'aimais. A la différence des autres, elle ne parlait pas tout le temps, elle savait regarder en silence les choses de la nature. Elle ne me trouvait pas froid et rachitique, elle ne me disait pas d'enlever mes pulls quand il faisait trop chaud, elle m'achetait les vêtements aux couleurs sombres que j’aimais. Et puis elle avait un joli sourire qui donnait l’envie de le rendre.

Elle disait que j'étais un poète, que les poètes étaient bizarres, et que c'était ce qu'elle aimait en moi. Même si je n'avais jamais rien écrit.

Un matin, je la présentai à mon oncle.

Il la regarda, elle baissa les yeux, il inclina la tête comme pour la saluer, et elle de faire de même. Ce fut tout; il ne lui parla jamais et sembla ne plus jamais nous voir ni nous entendre. Mais je crois qu'il nous aimait. Sinon, il ne serait pas venu au mariage.

Ce fut une cérémonie très simple. Ma fiancée s'occupa de tout, puis elle devint ma femme. Les invités, quelques intimes des deux familles, avaient des costumes magnifiques, et mon oncle était le plus beau de tous avec un uniforme d'avant guerre, tout raide et noir, que je n'avais encore jamais vu. Il me faisait penser à celui de la salle de bain. Il y avait une fleur bleue des montagnes dans sa poche.

Lorsque les invités furent partis, ma femme vint me rejoindre dans le petit jardin de l'église, et nous contemplâmes la forme des nuages dans le ciel pendant un long moment.

Ensuite, nous avons parlé de notre lune de miel sur la côte.

Je me souviens très bien de ce voyage magnifique. Nous nous arrêtions dans de petits villages aux hôtels romantiques, où nous étions des dieux débarquant de nulle part. J’aimais sentir les regards que des gens envieux posaient sur nous.

Après trois jours, nous arrivâmes à destination. Une petite plage et une maison, et au-delà, la mer. Comme nous avons ri ce jour où nous l'avons découvert! Nous avons ri comme des enfants.

La mer ressemble beaucoup au ciel. Elle est immense comme le drap de lit d'un dieu étalé à l'infini. Elle semble faite d'eau transparente, mais ce n'est qu'une illusion; telle un ciel, on ne sait jamais ce qu'elle recouvre.

C'est un mur infranchissable.

Il nous arrivait parfois, à Isabelle et moi, de nous étendre sur un rocher pour contempler le paysage vide du large.

- A quoi penses-tu ? me demanda-t-elle un jour.

- Je me dis que là-bas, à l'horizon, les eaux touchent le ciel.

Elle rit.

- Quoi ?

- Il y a un monde derrière le ciel, il y a un monde derrière la mer, et ces mondes se touchent à l'horizon.

- C'est ça. Tu penses trop poète adoré, conclut-elle. Elle m'embrassa et mes pensées sombrèrent.

Pourtant, il me resta le sentiment vague d'un je-ne-sais-quoi de mystérieux dans l'eau profonde et bleue des flots. Une envie d'y plonger, de nager tout au fond, de m'étendre et de fermer les yeux. Comme dans un lit.

Un jour vint le temps du départ. J'aurais voulu rester.

Il est vrai que je n'aurais pas dû attendre le dernier moment pour rentrer, car le temps a apporté la pluie et la nuit sur la route, et la fatigue m'a saisi. Elle a pris le volant, elle a glissé sur le goudron mouillé.

La voiture s'est affalée sur son flanc droit.

Après l'accident, ma première sensation fut celle du silence et du vent qui s'engouffrait par le pare-brise cassé. Péniblement, je dégageai mon bras du volant et mon corps de la carcasse en fer.

Autour de moi, il n'y avait rien. Aucune lumière, aucune ville, le vent courbait les blés sauvages.

Soudain, la lune fait son apparition entre deux nuages; belle et ronde, elle dégage l'ombre d'une église de village dans le lointain; et dans cette pâle lueur bleutée une silhouette familière me tourne le dos.

Elle était belle comme dans mes rêves, quoique qu’elle fut différente. Ses longs cheveux roux recouvraient ses épaules. Elle était forte et j'étais faible, et le sang de ma tête inondait ma joue. Elle resurgissait de l'armée. Elle me tournait le dos. Elle regardait la lune et je la regardais. Je sentais que la clarté de ses yeux se retrouvait dans la lumière de la nuit. J'ai tenté de l'appeler pour qu'elle se retourne, pour qu'elle me guérisse; pour qu'elle voie mon regard pâle et froid.

Je ne saurai jamais exactement ce qui se passa ensuite. Je ne devais garder de cette nuit qu'une certitude. Que ses yeux étaient bien bleus

III

Après avoir quitté l'hôpital où ma femme est morte de contusions sous le choc, son cadavre bleu et froid, je me suis senti plus vide et plus libre que jamais. Les murs se sont effacés les uns après les autres dans mon esprit. Mes projets, mes scrupules, mes préjugés, mes envies, mon passé, mon avenir étaient tombés à plat.

J'ai contemplé l'océan dans ma tête, vide et calme.

J'ai plongé au plus profond de mon être pour y trouver l'autre monde; une couleur unique: le bleu.

Bleu comme les vastes étendues vides de la liberté.

Vides.

Vides comme les années.

Peut-être que je ne suis pas normal au sens où vous l’entendez, mais je ne m'en plains pas. La normalité est un moule qui enferme l'âme craintive. L’âme au début, est de la lave en fusion. Elle veut s'écouler, se répandre dans les univers, mais elle est refroidie par le temps. Ensuite elle se fige et il devient inutile de briser le moule; il ne renferme qu'une statue dressée vers l'éternité.

Je rêvai beaucoup les années qui suivirent.

Dans mes rêves, je suis allongé sur un rocher avec ma femme, et nous contemplons la mer sous un ciel dégagé. Une sensation de bonheur éternel. La mer est comme elle est d'habitude, très calme. Si calme qu'on dirait un lac. Très bleue aussi. Elle me fascine.

Mais le soleil descend dans le ciel, et le temps passe. Ma femme se retourne, elle veut me parler, me dire sans doute qu'elle voudrait bien descendre, qu'elle a froid... Mais je ne la regarde pas, je ne l'entends pas, mes yeux restent bloqués sur le soleil qui se couche. Je veux lui parler, la rassurer, mais je n'ai pas de bouche. Je veux penser à elle, lui dire par l'esprit que je l'aime, mais je l'oublie. Sentiment d'impuissance, de désespoir. Puis plus rien.

Il fait noir.

La lune bientôt se lèvera, elle sera pleine, je le sens; ce sera comme un signal pour Elle, pour qu'elle vienne. Pour que je la voie. Ses yeux éclaireront mes yeux.

C'est alors que comme tous les matins, je me réveille.

Il se peut qu'inconsciemment j'ai craint cette fin; peut-être que je savais déjà qui était cette femme et que je n'osais pas passer la ligne. Qu'importe !

J'ai peur.

J'ai peur, depuis que mon oncle n'est plus là je glisse. Il n'y a pas de branche pour m'accrocher, je glisse inexorablement. Douce sensation, je glisse dans les lits des océans azurs, sous l'écume et les nuages moutonnants du ciel.

Je ne peux chasser les moutons de mon oncle; comme des fantômes, ils continuent de me hanter. Allez-vous-en! Je vois leurs regards mélancoliques et leurs corps raides, décharnés par la faim, que je jette dans la fosse sous les flocons blancs.

Elle seule peut me rassurer. Elle est si puissante !

Hier, je bêchais mon jardin sous un soleil écrasant. Soudain, une douleur me traverse, comme un couteau dans ma poitrine; je m'effondre. Mon cœur n'est plus qu'un bloc de pierre rabougri, lourd, plombé.

Je ne tarde pas à perdre conscience.

Ensuite, la première chose que j'ai vu c’est un disque roux dans le lointain. La lune se levait dans le monde du ciel juste au-dessus de la mer. Mais les vagues montaient la mer au ciel, et le vent emportait le ciel vers la mer. Les deux mondes se mélangèrent en un tourbillon. L'horizon disparut dans la tourmente. Alors je ne savais plus où était le haut et le bas. Les vents soufflaient de l'eau, les vagues aspiraient de l'air. Il y eut mille mers et mille cieux.

Et tout le bleu s'en alla dans la lune, et il y eut deux lunes. Et il y eut deux yeux.

C'était Elle qui me faisait face. Ses cheveux avaient la couleur de la nuit.

J'avais froid et j'avais soif, mais il n'y avait plus d'eau. Elle était vêtue d'une longue robe blanche.

J’ai voulu parler, mais il n'y avait plus d'air. Je pensais: "Qui êtes-vous?", espérant qu'elle répondrait. Mais elle se changea en fleur des montagnes.

La pelle bêche traînait à ses côtés, inondée de soleil.

Ce matin, j'ai enfin compris qui elle est.

J'ai peur.

 

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Le 6 novembre 1994, il pleuvait. Louis Chenêt, adjudant à la gendarmerie du coin mais que tout le monde dans le village appelait « sergent », se lamentait devant sa vieille machine à écrire. Devant lui, l'horloge à cadran numérique marquait 16 heures 37. Encore une heure à tuer pensa-t-il. Il fallait pourtant bien terminer ce rapport que personne ne lirait jamais, aussi conclut-il par un "suicide par balle aux raisons indéterminées" et classa l'affaire avec la petite note qu'on avait retrouvée près du pistolet. Quelqu'un y avait maladroitement écrit ces quelques mots:

 

Et la vie irréelle,

Et la vie est cruelle.

Et la mort éternelle,

Et la mort est si belle...

 

Septembre 1995