28/02/2005
ARRIVEE A MOSTAR
Suite de notre voyage à Sarajevo
La vieille citée nous attendait dans le calme de ses ruines. Il faisait chaud, presque trente degrés. Les rue ensablées, quasiment désertes de véhicules, étaient le terrain de jeux d'une bande d'enfants. Nous nous approchâmes de l'un d'entre eux et je lui tendis la feuille sur laquelle était inscrite l'adresse où nous devions nous rendre.Les gamins lurent et s'agitèrent tous ensemble. Une multitude de doigts se tendirent dans des directions opposées. Chacun voulait voir le papier, et tous changeaient d'avis constamment.
Un homme d'une trentaine d'année, le poil noir et la barbe fournie, fut tiré de sa lecture par leurs cris. Assis dans l'ombre d'un petit jardin où coulait une fontaine, il lisait un livre en arabe. Lorsqu'il nous vit, il s'approcha de notre groupe. Sous son autorité les enfants se calmèrent et lui tendirent le papier. Avec un mauvais anglais, il nous indiqua notre chemin.
Sept personnes habitaient la maison minuscule. C'est ce qui reste de trois générations d'une famille lorsque vous ôtez les morts et les expatriés, ceux qui sont allés survivre ailleurs, en France, en Allemagne. Pas de jeunes, Mostar Est n'est pas une ville où l'on peut facilement suivre une scolarité. Des personnes âgées, des handicapés, ceux qu'il n'est pas facile d'arracher à leur terre. Des anciens réfugiés; l'un de France, les autres de Turquie, qui étaient retournés à Mostar. Il y avait aussi un homme qui avait gardé la maison pendant tout le temps de la guerre. C'est grâce à lui que tous avaient pu se retrouver ici.
Lorsqu’on leur demande où sont passées les autres maisons, ils expliquent d'un sourire que c'est déjà un miracle qu'il en reste une. Un homme se lève. Lui, il a toujours sa maison en bon état de l'autre côté du fleuve. Il nous dit qu'elle est bien plus confortable que celle-ci, qu'elle n'a pas été touchée par la guerre mais que ceux qui l'habitent ne veulent pas la lui rendre. Ce sont des Croates, et sa maison est dans la partie de la ville qu'ils occupent.
Là bas, la vie est différente. Il n'y a pas de coupures d'eau ni d'électricité. Les rues sont propres et bien entretenues. Seulement, la monnaie est différente. La mentalité aussi. Mais ne pensons pas à la guerre ! Tous les conflits sont finis et la justice arrive. Une maison est une maison, et on peut toujours reconstruire sa vie. Au moins, on est vivant...
Il n'y a ni haine ni rancune chez ses hommes qui ont subi la guerre. Juste la volonté d'oublier et de reconstruire, de retrouver leurs habitudes et leur travail. Ce qui les pousse à agir, c'est lorsqu'ils pensent à leurs enfants, à leurs conjoints exilés à l'autre bout de l'Europe. Là, ils contemplent le paysage et ils se disent : « Bientôt ils reviendront, et je leur rendrai une ville. »

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24/02/2005
LA ROUTE DE MOSTAR
Il suffit de suivre la route de Mostar pour s'en persuader. Des villages dépeuplés et fiers arborent les fanions croates à carreaux rouges et blancs. Tendus entre deux façades à l'entrée des villages, ces drapeaux héraldiques avaient servi d'emblème aux fascistes durant la seconde guerre mondiale. Ils décorent désormais chaque rue avec ostentation, semblant lancer un message à la fois aux hommes et au Ciel: "village libéré".
Libéré. C'est avec cette libération et ce petit emblème que tout avait commencé en Croatie. Tudjman avait été élu; son programme c'était la "liberté", la Nation, et le petit blason croate à l'intérieur du drapeau Yougoslave. La guerre avait suivi immédiatement.
Dès la sortie du village, la guerre refait son apparition. Le sol est noir et desséché. La terre brûlée, ce n'est pas seulement une image; une terre en cendre s'étale de part et d'autre de la route, vide de toute culture et de tout arbre. De temps à autres, quatre murs se dressent à moitiés enfoncés. Les maisons n'ont jamais de toit ni de planchers aux étages. Mais la plupart du temps, les façades restent.
Parfois, un panneau publicitaire sur l'un où l'autre côté de la route. Et cette normalité en rajoute à l'absurdité. Au milieu de ce champ de ruine, la route de Mostar est déserte, mais il existe des annonceurs pour faire la promotion d'un appareil photo. C'est vrai que cette année, c'est pour prendre des photos que l'on va à Mostar.
Lorsqu'un village n'est pas "croatisé", c'est qu'il est uniquement constitué de maisons mortes, immeubles aux yeux trop clairs dont les façades vides affichent des fenêtres traversées par le ciel. Ces villages sont les cadavres d'un peuple disparu dans un pays qui n'est plus leur. Des cimetières érigés à la va-vite durant la guerre bordent la route.
Vient ensuite un autre bourg croate, un pâté de maison préservé des destructions; quelques hommes sont installés à la terrasse d'un café. Ils nous regardent passer sans faire le moindre geste. Ils savent que nous sommes étrangers, que notre présence ici viole la liberté qu'ils se sont achetée au prix fort.
Mais nombre d'entre eux ne sont même pas issus de cette terre. Ils ont été formés à Zagreb. Lorsque la guerre a éclaté comme ils l'avaient espéré, ils sont venus remplacer ceux que les combats avaient fait fuir. Ils savent que la terre est à ceux qui l'occupent. Alors ils ont sacrifié une partie de leur existence à s'imposer dans le sud de l'Herzégovine. Malgré les traités et les frontières qui leur ont été fixés par la communauté internationale, ils savent au plus profond d'eux-mêmes, que la Croatie sera un "grand pays".

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21/02/2005
SARAJEVO 1996
J'ai écris ce texte ci-dessous après un voyage à Sarajevo, en 1996, quelques mois après la fin de la guerre. J'ai eu envie de le mettre. Qu'en pensez-vous ?
J'ai dit à Leila que Sarajevo n'était pas tellement détruite comparé à Mostar, que je pourrais aimer y vivre car les gens sont ouverts. Je lui ai dit que j'aimais bien me promener le soir dans les rues tièdes de la capitale et commander une burek à la viande et au fromage.
Leila m'a dit qu'elle avait subi cette ville pendant près de quatre ans sans pouvoir la quitter. Entre ses murs, elle avait eu faim et froid, elle avait passé de nombreuses journées ensoleillées dans les caves à écouter les bombes. Leila m'a raconté que lorsque la bibliothèque a été touchée, le feu avait duré plusieurs jours, et que la nuit tombée, il semblait éclairer toute la ville.
Puis j'ai dit à quel point j'aimais l'incroyable solidarité qui subsistait entre les gens, ce sentiment que l'étranger avait d'être accueilli et respecté. J'ai dit que je ne m'attendais pas à autant de tolérance de la part de ceux qui avaient subi les atrocités de la guerre. Je lui ai demandé ce qu'elle pensait des intrigues politiques qui avaient engendré les conflits.
Elle m'a dit que les gens avaient prit conscience de la valeur de la vie. Elle m'a dit que sans cette solidarité, il n'y aurait plus personne de vivant, ici. Que chacun avait, à un moment donné, dû mettre son existence entre les mains d'un autre. Elle m'a dit qu'elle ne faisait pas de politique, qu'elle n'en ferait jamais.
J'ai alors demandé à Leila comment elle voyait l'avenir. Je lui ai dit que la reconstruction allait peut-être être difficile, que je n'avais pas vu de grues à Mostar, et qu'ici je voyais plus de militaires que d'ouvriers.
Elle m'a dit qu'elle s'en fichait. Elle m'a dit qu'elle ne faisait pas d'économie non plus. Elle m'a demandé à combien on estimait le prix de pouvoir sentir le soleil. Elle m'a dit que cela faisait plus de quatre ans qu'elle n'était pas partie en vacance. Elle m'a demandé si je connaissais la valeur de la mer, de se baigner, de se promener sans sentir un oeil et un fusil dans son dos.

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