18/03/2006
Lucio Fulci: Pourquoi le gore ?
Le cinéma gore de Lucio Fulci (1927-1996) est unique, indescriptible, total. Tenter de l’analyser est forcément réducteur étant donné qu’il s’agit d’une expérience dont l’absence de sens est un principe fondateur. Fulci ne fait pas du gore pour s’amuser ou pour dénoncer, comme le font par exemple George Romero (celui qui a réinventé les zombies) ou Ruggero Deodato (le réalisateur du très satirique Cannibal Holocaust). Le gore chez Fulci, est l’unique raison d’être du gore. Il ne supporte ni discours politique, ni construction narrative. Il est le catalyseur d’émotions qui renvoient le spectateur à ses cauchemars enfouis et à sa condition humaine.
J’ai toujours eu personnellement l’impression que le fond du cinéma de Fulci est avant tout d’ordre métaphysique. Ses critiques envers l’église catholique, en particulier sa hiérarchie, sont d’ailleurs une des matrices importantes de sa carrière cinématographique. Mais revenons à la question première : Pourquoi le gore ? Chez la plupart des cinéastes à la Alfred Hitchcock (dont Fulci était un grand admirateur), la tension est créée par la suggestion et le non visible. Il s’agit d’une technique empruntée au théâtre où l’horreur n’est pas montrée en tant que telle, mais par le jeu du comédien qui, en quelque sorte, supporte l’horreur pour le compte du spectateur. Les tensions hitchcockiennes sont des tensions intellectuelles qui supposent au préalable une identification à la victime, cette identification permettant la transmission des émotions, captée par le comédien et réinterprétée comme sienne par le spectateur. Au contraire chez Fulci, l’horreur est directement envoyée au public, sans que le personnage joue le rôle de médiateur. Non seulement Fulci montre, mais ce qu’il montre n’inspire qu’un profond dégoût, une horreur répulsive absolue.
A la différence d’autres cinéastes, Fulci n’utilise pas l’horreur comme un langage qui aurait vocation à véhiculer un message ou qui serait le support d’une structure narrative. L’horreur de Fulci est totalement gratuite. En ce sens, certains films de Fulci ont une narration du même type que celle d’un porno, le gore remplaçant le sexe.
Mais Fulci n’est pas un simple pornographe. Le porno ne pose pas de question. Il est là pour exciter le plaisir. Le gore de Fulci est très différent. Il ne joue pas sur un quelconque plaisir sadique, mais sur une logique fascination/répulsion. Son point commun avec le porno repose sur un principe de transgression. Ce que nous voyons n’a pas à être vu, que ce soit l’intimité d’un couple ou les boyaux d’une femme à l’agonie. La répulsion en revanche est nécessairement créatrice de distance. Aucun spectateur ne pourrait voir un film de Fulci s’il n’était intimement convaincu de l’absence totale de fondement réel des images qu’il regarde. « Tout cela n’est qu’un film, que du maquillage, qu’un simple simulacre » est la planche de salut du spectateur face au gore. Fulci sait par ailleurs parfaitement entretenir ce recul en exagérant volontiers ses effets. Le gore de Fulci n’est ni réel (encore heureux !) ni même véritablement réaliste. Mais il n’est pas non plus dans l’outrance et ne tombe jamais dans l’ironie ou le second degré, comme par exemple dans Brain Dead de Peter Jackson. En somme, le spectateur parvient à prendre suffisamment de distance pour se persuader que ce qu’il voit est faux, mais insuffisamment pour en rire ou s’en détacher complètement.
Mais pourquoi donc le gore ? Où se trouve l’intérêt de tout cela ? Si le gore de Fulci ne sert ni une narration, ni un discours, ni une excitation sadique, à quoi peut-il donc servir ?
La première réponse à cette question doit d’abord être, selon-moi, une non réponse. Et si la gratuité, l’absence totale de sens à ces images était la véritable clé du cinéma de Fulci ? Commençons l’exploration de cette hypothèse par un paradoxe : l’absence volontaire de discours peut être un discours de nature nihiliste, c'est-à-dire l’expression du chaos et du néant. La nature de l’être humaine est de se poser des questions, de trouver des réponses et de donner un sens rassurant aux évènements qui perturbent son bien-être. Nous sommes conditionnés, de fait, à vouloir trouver des explications, voire un bouc émissaire, à tout ce qui nous dérange. Fulci a l’air cependant de ne pas croire aux explications, pas plus qu’il ne croit aux vérités de l’Église catholique. Aussi ses films peuvent-ils être justement interprétés comme l’expression de cette incroyance à travers la non explication et la gratuité des scènes gores. Et cela, évidemment, dérange la belle organisation de notre subconscient. « Pourquoi tant de haine » ? « Parce que ! » Le monde n’a pas de morale, de sens ou de but. C’est avant tout l’expression d’un chaos. Tel est le discours principal des films de Fulci.
L’Enfer des Zombies, l’Au-delà et Frayeur (La cité des morts vivants en version originale) sont à mon sens de grands films nihilistes. Dans l’Enfer des Zombies, Fulci organise lui-même cette confrontation entre d’une part le discours rationnel et scientifique d’un personnage (le médecin de l’île), et d’autre part l’absence totale d’explication à l’apparition des Zombies. Les zombies eux-mêmes sont des concepts profondément nihilistes. Lents, maladroits, idiots, incapables de se servir d’une arme ou d’agir collectivement, ils n’auraient a priori aucun droit à la survie de leur espèce dans le cadre d’une quelconque sélection naturelle. Pourtant, ce sont eux qui envahissent et mettent en péril l’humanité, c'est-à-dire l’espèce qui soi-disant incarne le sommet de l’évolution de la vie sur terre. Là, où Romero insufflait un message politique (c’est parce que les hommes passent leur temps à se battre entre eux que les zombies finissent tout de même par l’emporter), Fulci s’engouffre dans le nihilisme le plus complet puisque absolument rien ne justifie la victoire inéluctable des zombies. Autre différence, chez Romero l’apparition des zombies est expliquée par des expériences militaires et par un micro-organisme genre virus. Chez Fulci, toute explication rationnelle est dès le départ condamnée. Enfin, comment expliquer autrement que par l’explication nihiliste la scène culte absolument délirante d’un combat entre un requin blanc et un zombie qui marche au fond de l’océan ? Cette scène, par ailleurs bien filmée, n’apporte absolument rien au déroulement de l’histoire. Elle est là, gratuite, inutile. Son absence de sens constitue peut-être précisément sa signification profonde. Tel est le paradoxe du nihilisme.
Avec l’Au-delà et Frayeur, Fulci pousse d’un cran son nihilisme en s’affranchissant progressivement d’une structure narrative. Dans ces deux films, pas d’opposition facile entre un personnage et une situation, les personnages eux-mêmes finissent par abandonner toute tentative rationnelle d’explication. Le plus bizarre est que la structure même des films est affectée par l’absence de rationnel. Au fur et à mesure de son avancée, l’histoire s’affaiblie, se délite et fini par disparaître totalement, ce qui est très perturbant pour un spectateur qui est confronté à une absence totale de réponse face aux scènes gores qu’il subit pendant près d’une heure trente. La fin de l’Au-delà est en ce sens remarquable. Que nous montre Fulci ? Une lande désolée, l’au-delà, l’enfer. En réalité, un néant absolument vide et plongé dans les ténèbres qui nous renvoie à notre propre ignorance et solitude. Ce nihilisme n’est pas un nihilisme politique. Il s’agit bien de l’expression de nos doutes et de la fragilité de notre condition humaine face à la mort. En ce sens, en nous montrant ce que nous ne voulons pas voir, au sens propre comme au sens figuré, le cinéma de Fulci est sans doute plus profond que n’importe quel cinéma à vocation politique.
Pourquoi le gore ? On sait que Fulci est capable de maîtriser parfaitement un scénario aussi compliqué, structuré et retors que ne l’est celui de l’Emmurée vivante. L’absence de scénario structuré dans certains films de Fulci n’est donc pas, à mon sens, l’expression d’une faiblesse, mais au contraire celle d’une force et sert un véritable projet artistique. Fulci lui-même revendiquait ce projet et expliquait qu’il avait pour but de créer des « films absolus », c'est-à-dire des films qui ne soient pas au service d’un discours ou d’une structure narrative, mais qui soient au contraire directement générateurs d’émotions. En d’autres termes, il a voulu briser la grammaire narrative de ses films pour en faire des objets d’art à part entière. Dans une certaine mesure, l’Au-delà est une forme cinématographique d’art abstrait. C’est dans cette même direction que s’est tourné un cinéaste comme Dario Argento à travers des films comme Suspira ou Inferno (par ailleurs Argento était à la fois un grand rival et une grande source d’inspiration pour Fulci). Argento aussi a cherché à briser la structure narrative et le réalisme de ses films pour en faire des œuvres d’art à part entières. Mais il n’est sans doute pas allé aussi que Fulci dans la destruction narrative. L’autre différence tiens à mon sens au fait que Fulci reste beaucoup plus dans le premier degré et le sérieux que ne le fait Argento, qui s’engouffre parfois dans une forme de lyrisme baroque. Fulci semble plus scientifique, plus nihiliste, plus sincère, alors qu’Argento paraît plus artiste, plus littéraire et sans doute aussi plus insouciant dans Inferno que ne l’est Fulci dans l’Au-delà. Nous en revenons au message nihiliste de Fulci.
Pourquoi le gore ? La dernière réponse que je tenterais est encore plus subjective et psychanalytique que les précédentes. Le gore construit un rapport étrange au corps. On sait que Fulci a débuté par des études de médecine. Il connaissait donc parfaitement l’anatomie humaine et cela se voit d’ailleurs assez bien dans ses films. A mon sens, beaucoup de médecins ont un rapport étrange avec le corps. Pour eux, le corps est comme une machine qu’on tripote, qu’on répare ou qu’on coud. Les médecins n’ont pas la superstition que l’on peut avoir de son propre corps lorsqu’on n'en a pas la connaissance. Pour l’individu normal (c'est-à-dire non médecin) le corps est avant tout une partie de soi-même. Pour le médecin, c’est souvent un objet avant d’être l’incarnation d’un individu.
Dans les films de Fulci, le corps est traité avant tout comme objet, qui plus est un objet fragile. Cela est finalement à la fois perturbant et rassurant. Perturbant car le rapport à la chair, au corps, au sang, est celui d’un médecin. Tout cela (et donc nous aussi !) n’est qu’objet, nous ne sommes que constitués d’une matière fragile, à la merci de la moindre griffe de mort-vivant. Rassurant aussi, car ce qui est détruit est moins l’individu que sa structure matérielle. On finit par voir les corps meurtris comme assez détachés des individus dont il sont les incarnations matérielles. Le regard du médecin est aussi pratique pour opérer un patient qu’il l’est pour supporter une scène gore à la Fulci.
Cette façon de nous renvoyer à notre propre matérialité corporelle, de nous réduire à un amas de chairs difformes est bien entendu dans la continuité du discours nihiliste du cinéma de Fulci. Les hommes, ici, sont bien loin d’être de purs esprits, ou même des esprits tout court. Ils sont des yeux effrayés, des corps abîmés, des morceaux d’os et de sang. Fulci, réalisateur maudit qui ne connaîtra jamais, de son vivant, le succès critique qu’il méritait, a sans doute voulu exprimer que, célèbres ou non, nous étions tous, en définitive, assez peu de chose.
18 mars 2006
13:50 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : fulci, cinéma

