10/04/1999
Le Pouvoir et l'Horloge
Tic-tac, tic-tac, le couteau va rattraper la fourchette sur l'horloge, au dessus de la plaque de cuisson. Une horloge en forme d'assiette. La cuillère pour les heures, la fourchette pour les minutes, et le couteau tranchant des secondes...
Tic-tac, c'est l'heure du repas: nous mangeons.
Ce soir, les millions de téléspectateurs me regarderont parler, je prendrai part à leurs vies. Je serai à leur table lors d'un repas familial, ou dans leur salon, sur la cheminée. Partout où ils m'auront installée.
Ils écouteront ce que je leur dirai, même l'impossible. Encore mieux avec deux ou trois incidents techniques et beaucoup de morts. Ils aiment quand le désastre est grand. Ils sont attirés par le sang.
Je pourrai même organiser des collectes pour les victimes des catastrophes; et comme ils ne sauront jamais où ira l'argent, je me chargerai de le leur apprendre.
Avec deux ou trois interviews, ils croiront avoir accompli leur devoir moral.
La Métropole ne se rend pas compte de tout ce qu'elle me doit. Son existence est un feu que j'entretiens continuellement par des sondages, des discours et des images. Il est dans mon intérêt que son feuilleton continue, chaque épisode préparant le suivant.
Grâce à moi, cette entité qui les rassemble existe. Je crée le rêve qui leur permet de vivre, de penser, et d'avoir quelque chose à se dire.
Ainsi au fur et à mesure du temps, je deviens indispensable à la vie sociale.
Bientôt, il n'existera plus de débats, de discours et de pensées que je n'aurai point initiés. Bientôt mes croyances deviendront vérités, car elles seront admises partout où j'exercerai mon influence.
Ce soir, les millions de personnes qui me regarderont... je leur apprendrai tout ce qu'elles désirent savoir et même plus; elles se sentiront instruites, flattées, heureuses de vivre dans une ville démocratique et libre. Elles n'auront pas le besoin de poser d'autres questions embarrassantes que celles que je leur fournirai.
Je serai le garant de leur stabilité.
Tic-tac, cette horloge m'agace, décidément. Qu’est-ce qu’elle est moche ! Le mouvement des aiguilles résonne dans la cuisine et m'empêche de penser.
Tic-tac, tic-tac, tic-tac... bientôt l'heure de dormir.
5 mai 1994

19:30 Publié dans Prose | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture


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