01/04/2000

Voyage

Lundi 25 mars

Ce matin il pleuvait mais l'air était doux. D'habitude, je ne remarque même pas la couleur du ciel ; le soir venu, je suis incapable de dire le temps qu’il a fait pendant la journée. Mais pour cette dernière semaine, je voudrais profiter de tout au maximum ; tenir compte de chaque détail et ne rien oublier. Rester vigilant. Rester éveillé. J’ai commencé la journée à six heures.
La chambre était baignée de la clarté moite de l'aurore. Sans attendre, sans perdre de précieux moments, j'ai jeté la couette au sol et je me suis levé.
A travers la porte-fenêtre, il pleuvait. Je ne ferme jamais les volets. J’ai enfilé un pantalon pour prendre un peu d’air au balcon car celui de ma chambre était devenu lourd. Le béton de la terrasse était tiède, la pluie avait une douceur printanière. Devant moi c’était une cour d'immeubles silencieuse où il subsiste encore un vieux parking aux lignes blanches à moitié effacées par le temps.
L'étendue entre les vieux buildings du XXième siècle me semble vide. Sans doute est-ce l’heure matinale. Dans le temps, une vingtaine de voitures suffisait à remplir l’espace. On les a remplacées par quelques fleurs, une balançoire au milieu d'un bac à sable. On a laissé les arbres. Mais sans les enfants et les amoureux des après-midi de printemps, la cour entière semble en attente. Bien sûr, les mercredis ou les week-ends, vers quatre heures de l'après-midi, la place est animée par des garçons et des filles. Et la balançoire se balance, et les cris joyeux retentissent.
A présent, ce que l'on remarque, c'est le vide et le silence sur lesquels reposent les vieux édifices.
Combien étaient-ils ce matin à contempler l'aurore ? Je me suis dit que j'avais de la chance de pouvoir profiter de la vie. Les gens ne se rendent pas compte de sa substance douce et âpre; de cet air humide qui sent le bonheur de pouvoir voir, de savoir inspirer et respirer. Je sentais ma poitrine se gonfler. J’aurais voulu avaler tout l’air de la ville.
J'ai soupiré car je devais penser à mon voyage, dans six jours.
J'avais envie d’arrêter de fumer cette semaine. J'avais envie d'être libre, de choisir mes activités. J'ai pensé que j'irai peut-être à la fac revoir quelques amis. J’irai même à quelques cours qui me plaisent.
Le jour se lève franchement à présent. Le ciel est d’un blanc éclatant.

Je suis arrivé à l'université à sept heures et demie. Il n'y avait personne dans le grand édifice vitré. Le gardien venait à peine d'ouvrir les portes. Il était assis sur un petit banc le long des fenêtres. Il alluma une cigarette en contemplant le panneau à projections lumineuses qui faisait face aux entrées:

Université Pierre Mendès-France
Il est 7h34
INTERDICTION DE FUMER

Le bruit de mes semelles qui grinçaient sur le sol lui fit dresser l'oreille.
- Eh bien ! Toi au moins tu es pressé d'aller en cours, me dit-il.
- Aujourd'hui, oui.
Je me suis assis à ses côtés, il regardait le sol pensivement.
- C’est étrange. Il n’y a vraiment personne, aujourd’hui, remarquai-je.
- Ce n’est pas encore l’heure. Les premiers arriveront dans dix minutes. Cinq minutes plus tard, ils rempliront la galerie. Alors, on n'entendra plus le bruit des pas.
Il me tendit un paquet de cigarette.
- Tiens, prends-en une. Cela te fera passer le temps...
J'aurais aimé répondre « merci, je ne fume pas ». C'est une phrase qu'il ne m'est jamais arrivé de prononcer. Mais j'ai renoncé à mentir. J'ai accepté sa cigarette. Pour le plaisir de partager un sentiment, pour créer un lien muet entre nous. Pour braver le panneau d’interdiction avant que les premiers étudiants n’arrivent.
Nous nous sommes séparés. Je suis allé à la rencontre d'une amie près de la porte d'un amphithéâtre ; mais quand je me suis approché, elle m’a lancé un petit regard et s’est tournée vers l’une de ses amies avec laquelle elle s’est mise à discuter.
Le plus souvent, mes amis cherchaient à fuir mon regard. Les autres, qui étaient au courant de mon voyage mais qui n'avaient jamais eu l'occasion de bien faire ma connaissance étaient tout aussi gênés. Parfois, ils faisaient un pas ; lorsqu’ils avaient quelque chose à me dire. Ils venaient me voir, ils essayaient de me prendre à part pour me glisser un mot gentil. Je leur répondais d'un petit sourire, mais au fond j’avais l’impression de les mettre mal à l’aise.
Il y avait aussi tous ceux qui n'avaient rien de particulier à dire et qui se contentaient de banalité, où mieux, qui m’ignoraient totalement. Pour la plupart, j’étais déjà parti.

A midi, la couverture blanche et uniforme qui recouvrait le ciel s'était amincie. Les étudiants sortaient soulagés des salles de cours. Ils s'en allaient par groupes vers les trois directions des trois restaurants universitaires. Il ne pleuvait plus, mais le sol était resté humide. Les pieds s'en allaient en suivant des chemins trop connus. Une ombre floue se tapissait derrière la foule. Une petite troupe de trois ou quatre étudiants me doubla en riant.
- Tu viens manger avec nous ? me proposa quelqu'un que je connaissais.
- Non, merci. J'ai quelque chose à faire, répondis-je.
Le groupe se fondit dans l'horizon des groupes, poursuivi par son ombre. Aussitôt, j'ai regretté de ne pas les avoir rejoints. Qu’avais-je à faire de si important ? J’avais menti. J'avais l'impression de m'être perdu en plein voyage, vers une direction trop certaine. Comment peut-on se perdre lorsqu'on sait où l'on va ? C'était pourtant mon cas.
Je regardais la foule et je me sentais seul.
Des yeux glissèrent sur mon regard. Les yeux d’un visage à la peau nette et aux traits fins. Une étudiante aux cheveux sombres était assise sur un petit banc contre l’immense vitre d’un amphithéâtre. Elle regardait au loin la foule pressée des étudiants. J'ai observé ses yeux; ne m’avaient-ils pas regardés tout à l’heure ? Ils étaient noirs, effacés dans une pensée secrète. Quelque chose m'avait attiré, puis s'était envolé.
Mais bientôt, son visage repris forme. De nouveau, son regard regardait. Il brilla et glissa dans ma direction. Nous nous vîmes. Il y eut l'amorce d'un sourire. Une mèche de ses cheveux ondulée lui effleura la joue. Par pudeur ou par calcul, elle tourna la tête en arrangeant sa chevelure, me laissant seul à nouveau. En face, une lumière de plus en plus aveuglante transperçait les nuages.
Les étudiants poursuivaient toujours les chemins des trois restaurants universitaires en braillant. Mes pieds restaient cloués au sol.
[Carpe diem.]
J'ai mit mon sac sous un bras, et je me suis assis à côté de la fille. Nos deux visages se firent face. Le ciel, derrière moi, était déchiré de lumière. Ce fut elle qui parla la première.
- Tu me fais de l'ombre, dit-elle.
- Tu veux peut-être que je m'écarte ?
- Non. C'est mieux comme ça.
Elle se tut. C'était à moi de parler. Elle regardait mes yeux. Je ne savais plus quoi dire.
[...]
Elle se taisait toujours. C'était toujours à moi de parler. Elle regardait encore mes yeux, et je ne savais toujours pas quoi lui dire. Elle se taisait toujours, mais elle eut un sourire. Elle regardait mes yeux en souriant. J'avais envie de rire.
- Tu as peut-être faim ? dis-je.
- C'est une idée, répondit-elle en riant.
- Je t'invite à manger où tu veux.
- C'est une proposition honnête. Viens! Suis-moi! Je t'emmène au meilleur restaurant de Grenoble.
Nous partîmes. Je ne savais pas bien qui suivait qui.
- Assieds-toi là, me dit-elle lorsque nous fûmes dans le tramway.
Le couloir nous séparait, mais je ne me sentis pas le courage d'engager une conversation. Je collai ma joue contre la vitre fraîche, en décidant de ne pas prévoir et de ne pas penser à l’avenir. Le paysage citadin défilait sans à-coup.
Pendant le repas, j'ai appris qu’elle s'appelait Irène, et qu'elle suivait des études de philosophie.

Mardi 26 mars

Je me suis éveillé à sept heures et demie, c'est à dire une heure et demie après que mon réveil a sonné. Je me rends compte qu'il n’est pas si facile de ne pas dormir.
Ma première pensée a été qu'il me restait encore cinq jours. Ma seconde à été de constater qu'il faisait beau. Je suis allé à mon balcon : le jour était lumineux. Le sol avait séché, inondé de soleil. Au lieu de me dépêcher comme hier, j'ai pris mon temps.
En écoutant la radio ce matin, j'ai appris qu'il fallait que je vote sur une pétition en faveur de notre rattachement à la Communauté de Nation. Je suis très favorable à ce projet. Je sais que ce n'est pas une décision facile à prendre et qu'il y a eu de nombreux débats, mais je pense qu'à l'avenir on ne pourra pas échapper à la nation moderne.
J'ai bien lu le projet tel qu'il a été rédigé, et je ne crois pas qu'on puisse le comparer à l'Etat - Nation des sociétés capitalistes du siècle dernier.
C'est ce que des gens comme Irène n'arrivent pas à comprendre. Ils pensent que l'Histoire se répète, que les hommes finissent toujours par revenir à leurs anciennes erreurs. J'espère bien que non. Sinon à quoi bon apprendre l’histoire, à quoi bon vivre et se tromper ? Je crois au contraire que l’humanité évolue, qu’elle ne fait pas d’erreur, et qu’elle accomplit un destin en façonnant le monde. Je n’en verrais pas la fin, bien sûr. Ni moi, ni aucun d’entre nous. Mais j’y crois, et c’est pour cela que je vote.
Irène fait de la philosophie, mais la philosophie ne lui aura rien apporté si elle pense que personne ne peut tirer les leçons de l'Histoire. C’est condamner l’humanité à stagner. C’est refuser le rêve d’une société meilleure. Pour Irène, nous vivons et nous nous agitons dans une petite sphère figée et éternelle. Tout ce que nous faisons n’aurait-il pas de sens ?

Je ne voudrais pas que mon journal s'égare dans une réflexion métaphysique, alors je crois que je vais poursuivre mon récit.
Durant toute la matinée, j'ai écrit des lettres en écoutant de la musique. J'aime beaucoup la symphonie inachevée de Schubert. J'ai écrit à mon grand-père. Pour plaisanter, j'ai comparé nos situations respectives. Je lui ai dit que pour l'instant, l'allais bien, que j'espérais qu'il ne s'ennuyait pas trop, là-bas, en Auvergne. Je lui ai aussi proposé une partie d'échecs sur ordinateur.
J'ai consulté ma boîte aux lettres personnelle. Elle était vide. Par contre, le courrier des élections arrivait par régiments entiers. A chaque fois que j'essayai une manipulation quelconque, une icône électorale apparaissait sur l'écran, me rappelant mes obligations. Au bout d'un moment, j'ai abandonné tout espoir de l'éviter et je me suis consacré à mon devoir de citoyen.

Midi avait sonné depuis quelques minutes lorsque j’arrivai sur le banc où était assise Irène hier. Elle était là, à la même place, dos au soleil. Elle semblait absorbée par la lecture d'un petit livre bleu. La foule nous entourait, nous encombrait. Je me suis assis derrière elle.
- Bonjour, jeune fille… Peut-être attendez-vous quelqu’un ?
Elle posa son livre sur ses genoux pour se tourner dans ma direction.
- Non, non, pas du tout... Qu'est-ce qui te fait croire ça ? J'adore lire au milieu des gens. Surtout entre midi et deux, lorsqu'il y a le plus de monde.
Elle arrangea sa chevelure.
- Ha ! Tu n'as sans doute pas faim, remarquai-je
- En fait si ! Pourquoi ne choisirais-tu pas un endroit où m’emmener ?
Je lui ai pris le bras.
- Lève-toi ! Il fait beau. Marchons un peu, d’abord !
Elle m'abandonna son poignet, je lui ai pris la main. Nous nous levâmes ensemble. Elle se tenait debout, à mes côtés, presque trop docile. Mon index au creux de sa main tiède. Je ne voulais pas qu'elle le lâche.
Nous avons fait quelques pas, son épaule était trop proche, qui me touchait presque. Je n'osais rien dire, mais je sentais sa présence, comme une radiation chaude.
Nous nous dirigeâmes vers la ville, la ville était calme. De temps en temps, le roulement étouffé d'un tramway nous doublait. Moi je gardais le cap.
- Passons de l'autre côté, veux-tu ? me demanda Irène dans un murmure. Ils l’ont dallé le mois dernier.
Nous quittâmes la partie goudronnée de la route pour rejoindre les pavages roses qui se trouvaient de l’autre côté des rails. Vu le temps et la douceur de l’air, nous préférions marcher. J'aurais voulu lui caresser les cheveux, mais elle tenait ma main. Je réalisai alors que je ne savais pas où nous allions.
En fin de compte, nous sommes retournés au restaurant d'hier.
Le patron nous a souri. Nous nous sommes assis dans un coin à l'ombre d'une lumière orangée. Les couleurs naturelles s'étaient adoucies. La peau d'Irène avait l'aspect du bronze, ses cheveux étaient teintés de cuivre. Ses yeux gardaient leurs reflets noirs. J'ai remarqué que le restaurant n'avait qu'une fenêtre près de l'entrée; le reste de la salle était plongé dans la clarté tamisée de diverses couleurs. Nous étions dans un orange pulpeux.
- Je n'avais pas remarqué l'ambiance de ce restaurant, dis-je.
- C'est parce qu'hier nous nous sommes assis près de la fenêtre.
- Oui, ça doit être ça.
Nous nous sommes regardés comme hier, sans rien dire; il y eut de longues secondes, puis j'ai baissé les yeux.
- Tu crois peut-être que je devrais être sensible à ton charme ? demanda-t-elle.
- Je ne sais pas... j'aimerais...
Elle m'a souri. Elle posa sa main sur la mienne.
J'ai un sourire orangé en mémoire.

Mercredi 27 mars

Je me suis éveillé à huit heures. Je suis allé à mon balcon, et j'ai vu une journée resplendissante.
A dix heures vingt-cinq, j'ai reçu un appel de Mickaël. Il voulait me voir, disait-il, avant la fin de la semaine. C’est vrai. Il me restait encore quatre jours. Je voulais vivre. Je voulais encore sentir l’air de ce pays.
- C'est étrange que tu sortes avec cette fille, remarqua-t-il. Je vous ai vu, hier.
- Qu'est-ce qui est étrange ?
Il hésita. Il soupira.
- Je ne sais pas. Je trouve ça un peu malhonnête de ta part. Parce que... enfin...
Nous nous taisions.
- Tu penses, dis-je, que je n'ai pas le droit, vis à vis d'elle, de l'aimer.
- Mais tu ne l'aimes pas réellement. Tu sais bien que ce n'est que pour quatre jours. Ce n'est pas comme si tu t'engageais vraiment. C'est cela que je voulais dire.
- Au revoir.
- Au revoir, fit-il.

J'ai pensé à mon voyage en allumant une cigarette. Puis j'ai pensé que j'avais décidé de ne plus fumer. J'ai fini par ne plus penser du tout en mettant une musique à la mode. Je suis allé à mon balcon. Le même paysage monotone d'une série de vieux immeubles. La cigarette me détendait. La même cour, le même bac à sable à l'ombre d'un platane. Deux enfants faisaient de la balançoire.
N'ai-je donc plus rien à offrir ? J'ai pensé à ce que m'a dit Mickaël. Pour moi, c'est facile, n'est-ce pas ? Je peux dépenser sans compter mon temps et mon argent. Tandis que lui doit s’acharner à penser à l’avenir. Je peux me permettre ce qui lui est interdit. Ma limite serait-elle une liberté ? Qu’a-t-il dit ? Ce n'est pas comme si je m'engageais vraiment.
N’ai-je pas offert quelque chose ? Donner, même pour une heure, c’est tout de même offrir. Et même si ce n’est rien, c’est tout de même un petit sourire dans sa bouche. Quelque chose d’extérieur à moi-même. Peut-être rien. Peut-être rien d'autre, peut-être presque rien. Mais le sourire orangé de ma mémoire reste gravé comme un petit quelque chose. Quelque chose qui parviendra peut-être à remplir le vide presque absolu de mes prochains jours.

Le téléphone a de nouveau retenti. J'ai baissé la musique. C'était mes parents et mon frère. Ils ont demandé à me voir. J'ai allumé la petite caméra au-dessus de l'écran.
- Tu n'as pas trop mauvaise mine ce matin, a remarqué ma mère. Comment ça va, Christophe ?
- Bien, merci.
- Qu'est ce que tu veux faire samedi, pour ton dernier jour ? Tu as quelque chose de prévu ?
J'ai dit que non. Il y avait une lueur attentive dans les yeux de ma mère. Derrière elle, mon père et mon frère ne bougeaient pas.
- Nous avons pensé à une ballade en montagne, dans le Vercors. Au même endroit que l'année dernière. Est-ce que cela t'intéresse ?
- Oui, bien sûr, pourquoi pas ? J’espère qu’on ne se perdra pas, comme l’année dernière.
J'ai ri. Ce fut comme si ma chambre était vide, immense.
- Comment vas-tu ? m'a demandé ma mère. Tu sors un peu ?
- Mais oui, je profite du soleil. Ne t'inquiète pas. Je rentrerai vendredi soir, comme prévu.
- Tu ne veux pas venir demain plutôt ?
- Non, merci. Je dois encore voir du monde.
Les visages eurent un sourire de plâtre, puis nous nous sommes quittés.

Je suis arrivé au rendez-vous un peu avant midi. Irène était en train de lire sur son banc. Des étudiants suivaient un cours derrière la grande vitre sombre sur laquelle elle était adossée. On ne pouvait pas voir l'enseignant, mais des rangées d'élèves levaient le coude en écrivant frénétiquement. Les yeux d'Irène se détachèrent de son livre.
- Salut gamin ! dit-elle en souriant.
Ses lèvres souples et son regard brillaient. La peau de son cou était blanche et fragile. J'ai souri moi aussi, en m'asseyant près d'elle. Nos côtés se frôlèrent.
Je voulais lui dire qu’elle était belle, et je crois bien que je l’ai fait puisqu’elle me remercia, un peu gênée.
Elle se serrait contre moi. Je sentis un parfum doux et mou qui calma mon angoisse. Derrière nous le cours se terminait, et la troupe étudiante rebouchait ses stylos. Irène et moi ne pensions plus à rien, mon dossier était tiède. Elle était vêtue d'une chemise bleue au col profond, dont les reflets scintillaient au soleil.
- J'ai faim, finit-elle par dire.
- Attends que ça passe, proposai-je.
- …
- Non, je plaisante. On va manger ?
Les étudiants sortaient enfin sous le soleil, comme une armée en retraite. Avec leurs sacs et leurs cartables, et leurs ventres affamés. Ils suivaient tous les chemins de la veille. Leur nourriture dégueulasse, les copains qui ne parlent que de cours, la copine qui fait semblant d'être bête. Ceux qui rient pour montrer qu'ils s'amusent, qui fument pour montrer qu'ils sont forts, qui s'aiment en pensant à la nuit.
Une ombre me cachait le soleil; debout devant moi, Irène me tirait le bras.
- Tu viens, ou quoi ?

Le restaurant était vide, ou quasiment. Nous mangeâmes sous une lumière verte qui effleurait les yeux d'Irène. Je n'avais pas très faim, mais c'était délicieux.
- Tu as vu ? me dit elle vers la fin du repas. Notre rattachement à la Communauté de Nation a été rejeté par environ les deux tiers des gens de la Commune.
- C'est vrai ?
- Soixante-trois pour cent, exactement.
- Cela ne fait pas deux tiers...
J'ai réfléchi à ce que je pouvais dire; j'étais plutôt déçu par le mauvais score de mon opinion.
- Mais tout le monde n'a pas voté, n'est-ce pas ?
- Quarante pour cent.
- Bon... Cela nous laisse encore le temps... On a déjà vu des votes se retourner au dernier moment...
Irène me proposa du vin en souriant. Moi je ne riais pas. Soixante-trois pour cent, tout de même...

Jeudi 28 mars

Je me suis éveillé à neuf heures et demie. Je suis allé à mon balcon, et j'ai senti que le temps s'était beaucoup réchauffé. Le printemps arrivait enfin ! Le terrain sous mes pieds était tapissé de goudron gris. Des taches blanches, par-ci par-là, gardaient le souvenir des lignes entre lesquelles se sont rangés des voitures.
Dans le temps.
Depuis le temps. Personne n'a pensé à daller notre vieille cour d'immeuble. Les parkings sont restés alors même que les voitures n'existent plus.

Je n'avais rien à faire. Mon ordinateur était vide. Pas de courrier, pas d'appel cette fois. Tant mieux! J'ai relu mon journal intime. Je l'ai trouvé bien.
Je suis sorti vers onze heures, je suis allé naturellement à la fac. Les étudiants étaient dans les amphis, le banc d'Irène était vide. Ne devrais-je pas être en cours moi aussi ? Quel jour sommes-nous ? Jeudi.
Trois jours.
J'étais libre. Libre de cours. De toute façon je n’y vais pas. A quoi bon ? Je voulais n’être que libre. Trois jours. Le sol était éblouissant et les bancs tournaient dans ma tête.
- Eh bien mon gars, qu'est-ce qui t'amène ?
Le gardien vint me trouver. J'étais assis par terre contre un radiateur.
- Ca n'a pas l'air d'aller bien fort, continua-t-il.
- Si, si. Ce n'est rien.
- Tu ne nous fais pas une crise d'hypoglycémie, au moins ?
- Non, non. Merci.
Je me suis levé et je lui ai serré chaleureusement la main.
- Et toi, comment vas-tu ?
Il eut l'air un peu surpris.
- Euh... Et bien ma fois, les étudiants sont pas trop sales aujourd'hui, dit-il en me prenant l'épaule. Et le temps n'est pas trop mauvais pour une fin d'hiver, ajouta-t-il en regardant les fleurs des arbres. Qu'en penses-tu ?
- Que l'hiver est fini jusqu'à la saison prochaine... Mais laisse moi t'inviter à fumer une de mes cigarettes à présent. Si tu n'as rien d'autre à faire.
- Pour ça, ça va. Je peux toujours me libérer.
Nous sortîmes, une brise douce faisait vibrer les feuilles nouvelles. Le gardien m'accompagna sous un pommier.
- Et à par ça, camarade, demanda-t-il.
Il alluma ma cigarette.
- Ca va...
Je ne continuais pas. Je pensais à Irène.
- J'ai rencontré une fille sympa, finis-je par dire.
- Ha ! Ca ne m'étonne pas d'un gars comme toi !... Mais moi, si j'avais eu les yeux bleus, j'en aurais rencontré plus d'une !
- Une n’est-ce pas déjà suffisant ?
- Ah ! Les yeux bleus sont trop romantiques ! Conclut-il en riant.

Nous nous sommes séparés. Le banc d'Irène était vide. J'ai marché au hasard pour me retrouver devant l'épais bâtiment de la bibliothéque. Quelques étudiants fumaient assis sur les marches.
A l'intérieur, ils occupaient les tables par groupes de trois ou quatre en discutant devant leurs feuilles. Untel copiait le devoir d’untel qui l'avait fait grâce à son frère. Unetelle notait une liste de citations qu'elle apprendrait par cœur pour l'examen de la semaine prochaine…
Pendant ce temps, les employées, fragiles femmes d'une quarantaine d'années, s'affairaient à ranger les piles de livres abandonnées sur les tables aux chaises vides. Devant le mur d'en face, la rangée d'écrans abritait les travailleurs solitaires. Ceux dont l'orgueil décidait qu'ils n'avaient besoin de personne, ou ceux dont personne ne voulait.
Entre les trop lâches pour étudier et ceux qui passent leur temps à prouver leurs bonnes notes, j'ai vu Mickaël occupé à draguer une blonde. Je me suis éclipsé en évitant son regard.

En revenant de la bibliothèque, Irène était assise sur son banc. Elle lisait. Elle était habillée de noir, mais ses cheveux étaient attachés avec un foulard bleu. Il était midi moins cinq. Je suis resté un certain temps derrière elle. A vingt mètres une page tourna entre ses mains; ses doigts glissèrent sur la couverture bleue.
Elle se retourna et me vit.
- Viens ! me dit-elle en passant son bras autour de ma taille. Allons manger, Christophe. Comment vas-tu ?
Elle parla encore, me demanda si elle m'avait manqué, puis plongea sa tête contre mon épaule et contempla le ciel.
- Je suis si heureuse ! C'est le printemps ! Regarde... Il n'y a pas un nuage !
Elle a ri. Son bras étaient une prison chaude. Puis nous sommes arrivés devant le restaurant.
- Arrête-toi ! commanda-t-elle.
Elle se tourna vers moi. Ses yeux brillaient avec envie. Elle passa sa main sur ma nuque.
- Pourquoi ne m'as-tu pas encore embrassée ? demanda-t-elle tout à coup.
Sa main était derrière ma nuque. Ses lèvres à quelques centimètres.
- Maintenant ! souffla-t-elle.
[...]
Maintenant... maintenant...

Vendredi 29 mars

Je me suis éveillé à dix heures. Je suis allé à ma fenêtre et j'ai tâté les volets en fer. Ils étaient chauds. J'avais chaud. L'air de la pièce baignait dans une odeur âcre et lourde. J'avais soif.
Lorsque je m'approchai, quelques rayons de jour apparurent entre les fentes obliques du volet; je ne vis rien. Une substance blanche et cotonneuse imprégnait l'extérieur. La chambre derrière moi avait l'aspect d'une chambre en désordre. Des vêtements éparpillés, mêlés à la moquette et leurs poussières en communion. Quelques livres traînaient près du lit, que je ne lirai pas. Que je n’aurais jamais le temps de lire. Les draps débordaient d'un sommier trop étroit.
Sur le sommier, sur le matelas, dans les draps jaunis, il y avait Irène. Petit corps mince et salé, repu de sperme et de transpiration. Rien d'autre. Elle respirait lentement, en silence, comme pour évacuer ses gémissements et ses cris. Rien d'autre. Je me voyais encore, gonflé par mon orgueil, avachi sur ses seins hérissés, bavant de désir et de soif. Rien d'autre. Rien d'autre. J'aurais voulu oublier.
[...]
Au bout d'un moment, le corps d'Irène s'étira. Elle bailla, soupira. Son bras alla à ma rencontre mais la place était vide.
- Christophe ?
- Je suis là.
- Qu'est-ce que tu fais ? Viens t'asseoir.
Son bras étalé sur ma partie de lit. Ses yeux fixés dans le vague. Ses seins tendus vers moi.
- Habille-toi, dis-je.
J'ai jeté ses vêtements sur le lit.
- Habille-toi et vas-t'en.
Elle me regardait hébétée, incrédule. Au bout d'un moment, comme elle voyait que je ne bougeais pas, que je me taisais, elle finit par attraper ses habits.
- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle enfin. Elle cligna des yeux.
Je ne répondais pas. J'étais calme.
Sans quitter le lit, en se cachant sous les draps, elle commença à s'habiller.
- Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qu'il se passe, Christophe ? répéta-t-elle.
Je me taisais toujours. Je n'avais rien à dire. J'étais calme.
Elle avait presque terminé, mais la fermeture éclaire de sa jupe était coincée. Elle tira un peu dessus, le curseur resta bloqué. Elle renifla, ses yeux clignèrent quelques fois.
- Je n'arrive pas à… commença-t-elle.
Je me taisais. J'étais calme. Elle s'effondra sur le lit. Elle enfouit sa tête dans les draps et se mit à pleurer.
- Mais dis quelque chose au moins ! Hurla-t-elle. Dis quelque chose ! Dis quelque chose !
J'étais calme. Il n'y avait rien à voir. Lorsqu'elle fut partie, je me suis assis par terre et j'ai mis de la musique. J'aurais voulu oublier. J'aurais voulu pleurer. Je ne parvenais pas à voir autre chose que le néant ironique. Il se moquait de moi. Je voulais le tuer.
[...]
Deux jours.

Samedi 30 mars

Je me suis éveillé à midi. Il faisait trop chaud, mais je suis resté dans mon lit à contempler mes mains.
A une heure, j'ai reçu un coup de fil, mais je n'ai pas répondu. A une heure cinq, la sonnerie a de nouveau retenti. Je me suis levé pour débrancher l'ordinateur.
A deux heures, j'ai eu faim.
A trois heures et quart, je me suis levé pour prendre un verre d'eau.
 
Décembre 1997 

 

Commentaires

Cette nouvelle n'est pas très consensuelle. Y'a ceux qui adorent et ceux qui détestent. Ce qui est amusant c'est de penser qu'elle a été écrite à la même période que Les cages. Elle a été pour moi un tournant important dans ma maîtrise de l'écriture.

Ecrit par : NovemberLeaf | 01/04/2006

Ecrire un commentaire