17/09/2005
Glissements
I
J'ai toujours aimé les étoiles et le ciel, et m'étendre dans la nuit sans dormir. Fixer l'infini de mes yeux ternes. Je me demande ce qu'il y a au-delà. C'est là-bas que le regard de ma mère était fixé.
Ses yeux ressemblent à une nuit étoilée; ils sont très sombres avec des reflets bleus et des paillettes jaunes. Au milieu, une lune brille.
Au début de l'été où elle est morte, les soldats, après quatre années d'occupation, partaient. Je perdais leur présence rassurante.
Je me rappelle qu'ils venaient fréquemment chez nous pour parler à ma mère. Ils étaient très grands et forts. Leurs uniformes étaient impressionnants.
Un jour, j'avais osé me vêtir d'une veste noire restée sur le fauteuil du salon. Elle était très lourde et m'allait jusqu'aux genoux.
Je décidai de monter à la salle de bain afin de me contempler; j'eus cette image étrange d'un petit garçon pâle, enfermé dans un habit ténébreux. Ses yeux sombres me regardaient. A un moment, j'ai senti la Mort dans les deux éclairs blêmes accrochés à sa manche; puis, je me suis habitué à mon reflet, à son allure digne, à l'uniforme noir. Et j'ai aimé mon image.
C'est alors que glissant de mes étroites épaules, le vêtement s'est affalé sur le carrelage bleu.
A partir de ce jour, je n'ai plus eu peur des soldats.
La nuit où ils partirent donc, j'étais étendu sur le toit de la grange à observer les étoiles filantes.
Je n'en vis aucune. Les flammes qui consumaient le village m'éblouissaient, la fumée qui s'échappait des maisons obstruait ma vue. Et le vacarme des bombes qui détruisaient tout m'effrayait. Je ne vis que la troupe des soldats.
Je me souviens qu'ils étaient nombreux à marcher, sales, épuisés par des sacs lourds sur leurs épaules. Parfois, il y en avait un qui glissait dans la boue; on lui prenait la main, on le relevait, et il repartait l’œil fixé sur ses pieds.
C'est dans ce moment de désolation, c'est dans cette rue à feu et à sang, que je la vois pour la première fois. Une jeune femme blonde au milieu de l'armée, comme une étrangère. Elle est très belle, une fille des mondes lointains du pays. Qui sait ? D'un autre pays peut-être, de celui des soldats.
Ou d'ailleurs. S'il se peut qu'il y ait un ailleurs au-delà de l'étranger.
Il y a un homme qui est accroché à son bras, terrorisé. Ce détail me revient à l'instant où j'écris. Ils forment un couple boiteux qui n'avancerait que sur une jambe. Mais elle paraît si forte! Comme si elle n'avait peur ni des bombes, ni de la mort, elle se fraie un chemin au travers de la jungle, du sang et des cadavres entremêlés.
La route en est pleine; corps, bras, jambes, têtes défoncées. Il fallait quelque chose pour assouvir leur vengeance. Maintenant ils traînent, ils fuient, et la femme au milieu les tires, tellement belle...
Tellement belle, que malgré le danger, je veux lever la tête, je veux l'appeler au-delà de ces fous sanguinaires, la supplier de rester. Elle me guiderait comme une mère.
Mais c'est une étrangère. Elle se perd dans la foule.
Avant, elle s'est retournée vers moi. Enfin, je le présume car je ne m'en souviens plus. Tout ce que je connais, c'est la couleur de ses yeux.
Ils sont bleus.
C'est le lendemain, quand j'osai enfin redescendre de mon toit, que je trouvai ma mère étendue devant la porte, sa robe déchirée et couverte de sang, ses yeux noirs étoilés fixés au-delà du ciel limpide du matin.
II
Pendant des années, j'ai tenté de comprendre ce que ma mère avait vu qui rendait ses yeux si troublants, mais je revenais constamment sur cette femme inconnue que j'avais aperçue en moins d'une minute. J'y revenais dès que je fermais les yeux, dès que je m'assoupissais. Son image me hantait. Je la voyais qui me tournait le dos, elle regardait à l'horizon, et je voulais l'appeler, la rejoindre. Autour de nous, la terre était rouge et le ciel était noir. Pourtant ses yeux étaient bleus comme un ciel sans nuage.
Puis le rêve s'éteignait.
Je ne devais jamais la voir de face.
C'est mon oncle, un homme solitaire qui vivait à la périphérie du village, qui accepta d'être mon tuteur. C'était un petit berger traditionnel qui parlait peu, élevant ses moutons comme on le faisait mille ans auparavant, en restant la moitié de l'année en montagne.
J'aime beaucoup les moutons. Mais ils sont morts comme tout ce qui doit mourir. Dans la montagne où le ciel est violet.
Je passais mon enfance en pension, dans une grande ville indifférente, peuplée d'une foule immense et pressée. Mais les études ne m'intéressaient guère, ni même les garçons de mon âge constamment en quête de bagarres et de boucs émissaires. Si bien que je ne trouvai qu'un ou deux amis fidèles dans ma scolarité. Je n'ai jamais trop souffert de ma solitude.
Un jour, j'ai connu une fille en ville. Elle était très belle, enfin, en tout cas je l'aimais. A la différence des autres, elle ne parlait pas tout le temps, elle savait regarder en silence les choses de la nature. Elle ne me trouvait pas froid et rachitique, elle ne me disait pas d'enlever mes pulls quand il faisait trop chaud, elle m'achetait les vêtements aux couleurs sombres que j’aimais. Et puis elle avait un joli sourire qui donnait l’envie de le rendre.
Elle disait que j'étais un poète, que les poètes étaient bizarres, et que c'était ce qu'elle aimait en moi. Même si je n'avais jamais rien écrit.
Un matin, je la présentai à mon oncle.
Il la regarda, elle baissa les yeux, il inclina la tête comme pour la saluer, et elle de faire de même. Ce fut tout; il ne lui parla jamais et sembla ne plus jamais nous voir ni nous entendre. Mais je crois qu'il nous aimait. Sinon, il ne serait pas venu au mariage.
Ce fut une cérémonie très simple. Ma fiancée s'occupa de tout, puis elle devint ma femme. Les invités, quelques intimes des deux familles, avaient des costumes magnifiques, et mon oncle était le plus beau de tous avec un uniforme d'avant guerre, tout raide et noir, que je n'avais encore jamais vu. Il me faisait penser à celui de la salle de bain. Il y avait une fleur bleue des montagnes dans sa poche.
Lorsque les invités furent partis, ma femme vint me rejoindre dans le petit jardin de l'église, et nous contemplâmes la forme des nuages dans le ciel pendant un long moment.
Ensuite, nous avons parlé de notre lune de miel sur la côte.
Je me souviens très bien de ce voyage magnifique. Nous nous arrêtions dans de petits villages aux hôtels romantiques, où nous étions des dieux débarquant de nulle part. J’aimais sentir les regards que des gens envieux posaient sur nous.
Après trois jours, nous arrivâmes à destination. Une petite plage et une maison, et au-delà, la mer. Comme nous avons ri ce jour où nous l'avons découvert! Nous avons ri comme des enfants.
La mer ressemble beaucoup au ciel. Elle est immense comme le drap de lit d'un dieu étalé à l'infini. Elle semble faite d'eau transparente, mais ce n'est qu'une illusion; telle un ciel, on ne sait jamais ce qu'elle recouvre.
C'est un mur infranchissable.
Il nous arrivait parfois, à Isabelle et moi, de nous étendre sur un rocher pour contempler le paysage vide du large.
- A quoi penses-tu ? me demanda-t-elle un jour.
- Je me dis que là-bas, à l'horizon, les eaux touchent le ciel.
Elle rit.
- Quoi ?
- Il y a un monde derrière le ciel, il y a un monde derrière la mer, et ces mondes se touchent à l'horizon.
- C'est ça. Tu penses trop poète adoré, conclut-elle. Elle m'embrassa et mes pensées sombrèrent.
Pourtant, il me resta le sentiment vague d'un je-ne-sais-quoi de mystérieux dans l'eau profonde et bleue des flots. Une envie d'y plonger, de nager tout au fond, de m'étendre et de fermer les yeux. Comme dans un lit.
Un jour vint le temps du départ. J'aurais voulu rester.
Il est vrai que je n'aurais pas dû attendre le dernier moment pour rentrer, car le temps a apporté la pluie et la nuit sur la route, et la fatigue m'a saisi. Elle a pris le volant, elle a glissé sur le goudron mouillé.
La voiture s'est affalée sur son flanc droit.
Après l'accident, ma première sensation fut celle du silence et du vent qui s'engouffrait par le pare-brise cassé. Péniblement, je dégageai mon bras du volant et mon corps de la carcasse en fer.
Autour de moi, il n'y avait rien. Aucune lumière, aucune ville, le vent courbait les blés sauvages.
Soudain, la lune fait son apparition entre deux nuages; belle et ronde, elle dégage l'ombre d'une église de village dans le lointain; et dans cette pâle lueur bleutée une silhouette familière me tourne le dos.
Elle était belle comme dans mes rêves, quoique qu’elle fut différente. Ses longs cheveux roux recouvraient ses épaules. Elle était forte et j'étais faible, et le sang de ma tête inondait ma joue. Elle resurgissait de l'armée. Elle me tournait le dos. Elle regardait la lune et je la regardais. Je sentais que la clarté de ses yeux se retrouvait dans la lumière de la nuit. J'ai tenté de l'appeler pour qu'elle se retourne, pour qu'elle me guérisse; pour qu'elle voie mon regard pâle et froid.
Je ne saurai jamais exactement ce qui se passa ensuite. Je ne devais garder de cette nuit qu'une certitude. Que ses yeux étaient bien bleus
III
Après avoir quitté l'hôpital où ma femme est morte de contusions sous le choc, son cadavre bleu et froid, je me suis senti plus vide et plus libre que jamais. Les murs se sont effacés les uns après les autres dans mon esprit. Mes projets, mes scrupules, mes préjugés, mes envies, mon passé, mon avenir étaient tombés à plat.
J'ai contemplé l'océan dans ma tête, vide et calme.
J'ai plongé au plus profond de mon être pour y trouver l'autre monde; une couleur unique: le bleu.
Bleu comme les vastes étendues vides de la liberté.
Vides.
Vides comme les années.
Peut-être que je ne suis pas normal au sens où vous l’entendez, mais je ne m'en plains pas. La normalité est un moule qui enferme l'âme craintive. L’âme au début, est de la lave en fusion. Elle veut s'écouler, se répandre dans les univers, mais elle est refroidie par le temps. Ensuite elle se fige et il devient inutile de briser le moule; il ne renferme qu'une statue dressée vers l'éternité.
Je rêvai beaucoup les années qui suivirent.
Dans mes rêves, je suis allongé sur un rocher avec ma femme, et nous contemplons la mer sous un ciel dégagé. Une sensation de bonheur éternel. La mer est comme elle est d'habitude, très calme. Si calme qu'on dirait un lac. Très bleue aussi. Elle me fascine.
Mais le soleil descend dans le ciel, et le temps passe. Ma femme se retourne, elle veut me parler, me dire sans doute qu'elle voudrait bien descendre, qu'elle a froid... Mais je ne la regarde pas, je ne l'entends pas, mes yeux restent bloqués sur le soleil qui se couche. Je veux lui parler, la rassurer, mais je n'ai pas de bouche. Je veux penser à elle, lui dire par l'esprit que je l'aime, mais je l'oublie. Sentiment d'impuissance, de désespoir. Puis plus rien.
Il fait noir.
La lune bientôt se lèvera, elle sera pleine, je le sens; ce sera comme un signal pour Elle, pour qu'elle vienne. Pour que je la voie. Ses yeux éclaireront mes yeux.
C'est alors que comme tous les matins, je me réveille.
Il se peut qu'inconsciemment j'ai craint cette fin; peut-être que je savais déjà qui était cette femme et que je n'osais pas passer la ligne. Qu'importe !
J'ai peur.
J'ai peur, depuis que mon oncle n'est plus là je glisse. Il n'y a pas de branche pour m'accrocher, je glisse inexorablement. Douce sensation, je glisse dans les lits des océans azurs, sous l'écume et les nuages moutonnants du ciel.
Je ne peux chasser les moutons de mon oncle; comme des fantômes, ils continuent de me hanter. Allez-vous-en! Je vois leurs regards mélancoliques et leurs corps raides, décharnés par la faim, que je jette dans la fosse sous les flocons blancs.
Elle seule peut me rassurer. Elle est si puissante !
Hier, je bêchais mon jardin sous un soleil écrasant. Soudain, une douleur me traverse, comme un couteau dans ma poitrine; je m'effondre. Mon cœur n'est plus qu'un bloc de pierre rabougri, lourd, plombé.
Je ne tarde pas à perdre conscience.
Ensuite, la première chose que j'ai vu c’est un disque roux dans le lointain. La lune se levait dans le monde du ciel juste au-dessus de la mer. Mais les vagues montaient la mer au ciel, et le vent emportait le ciel vers la mer. Les deux mondes se mélangèrent en un tourbillon. L'horizon disparut dans la tourmente. Alors je ne savais plus où était le haut et le bas. Les vents soufflaient de l'eau, les vagues aspiraient de l'air. Il y eut mille mers et mille cieux.
Et tout le bleu s'en alla dans la lune, et il y eut deux lunes. Et il y eut deux yeux.
C'était Elle qui me faisait face. Ses cheveux avaient la couleur de la nuit.
J'avais froid et j'avais soif, mais il n'y avait plus d'eau. Elle était vêtue d'une longue robe blanche.
J’ai voulu parler, mais il n'y avait plus d'air. Je pensais: "Qui êtes-vous?", espérant qu'elle répondrait. Mais elle se changea en fleur des montagnes.
La pelle bêche traînait à ses côtés, inondée de soleil.
Ce matin, j'ai enfin compris qui elle est.
J'ai peur.
.............................
Le 6 novembre 1994, il pleuvait. Louis Chenêt, adjudant à la gendarmerie du coin mais que tout le monde dans le village appelait « sergent », se lamentait devant sa vieille machine à écrire. Devant lui, l'horloge à cadran numérique marquait 16 heures 37. Encore une heure à tuer pensa-t-il. Il fallait pourtant bien terminer ce rapport que personne ne lirait jamais, aussi conclut-il par un "suicide par balle aux raisons indéterminées" et classa l'affaire avec la petite note qu'on avait retrouvée près du pistolet. Quelqu'un y avait maladroitement écrit ces quelques mots:
Et la vie irréelle,
Et la vie est cruelle.
Et la mort éternelle,
Et la mort est si belle...
Septembre 1995
19:25 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Ecriture

