13/06/2005
Les Cages
Sylvain s’éveilla dans la lumière confuse de ses matins habituels. Il ne faisait ni chaud, ni froid. Le jour s’était levé depuis une heure environ et la ville affamée empestait l’essence et le bruit. Il était huit heures, comme pratiquement chaque jour où Sylvain s’éveillait.
Mais l’heure, pour l’heure, n’a guère d’importance. Il reste dans son esprit, comme une lueur de rêve.
Alors il se lève et met un pantalon. Il ouvre la porte vitrée et les volets de son petit balcon. Son rêve déchiré l’accompagne encore. Dehors, il ne fait ni chaud, ni froid. La lumière est claire. Il voit la rue encombrée de voitures. Il reste là, comme chaque matin, à moitié réveillé. Puis, comme chaque matin, il retourne dans la cuisine chercher la cage de son canari. Il la pose dans un coin du balcon, sur un petit tabouret. Lentement, il ôte le cache qui la plongeait dans les ténèbres.
L’oiseau cligne des yeux, étourdit par la lumière. La ville surgit dans son regard. Il cherche à s’orienter. Il y a d’abord, en face, une rangée d’immeubles à la façade ensoleillée. En dessous, une large route au bitume bruyant ; une mosaïque de voitures colorées. Et puis, tout petits, sur une mince bande gris clair, de part et d’autre de la route, les piétons slaloment entre les arbres aux feuilles jaunies. Comme il reconnaît tout cela, le canari se met à gazouiller lentement, puis de plus en plus fort, jusqu’à ce que chaque son prenne sa place dans l’univers du matin.
Sylvain passe le cache sous la cage et se laisse glisser le long des barreaux du garde-corps. Il ferme les yeux. Le chant du canari a maintenant perdu ses hésitations du début. Les notes se lient, joyeuses, en chaînes d'harmonies. Il essaie de deviner la gamme de ce chant. Elle change chaque fois, tous les matins. C'est comme le langage du jour.
Chaque journée a sa saveur, chaque saveur a son chant. Aujourd’hui, c’est un doux matin d’automne. La ville s’anime déjà, bruyante, trépignante. Mais elle ne peut masquer dans l’air ce goût d’humidité tendre et légère, et dans le ciel cette fraîcheur limpide qui n’appartient qu’au matin.
Derrière les innombrables édifices, les montagnes s’imposent, elles aussi. Elles portent à leurs bases les teintes joyeuses de la saison, rousses et ocres. Plus haut, les conifères gardent une couleur dense et sombre.
Sylvain entendait tout cela dans le chant du canari. Tout cela, c’était le reflet d’un paysage presque infini. Peut-être même existait-il autre chose dans cette musique. Quelque chose qu’il ne parviendrait à comprendre qu’avec le temps.
Parfois, Sylvain pense que ce petit oiseau n’a jamais eu l’occasion de voir autre chose que son balcon. Il est prisonnier. Il est en cage. Malgré cela, son chant n’est jamais le même.
Le canari chanta et les voitures se turent. La ville devint silencieuse, comme pour un spectacle. Du haut de son sixième étage, Sylvain avait l'impression de participer à une sorte de concert que l'immensité de la salle ne parvenait pas à couvrir. Les édifices étaient des spectateurs attentifs, et les fenêtres aux yeux bleu ciel, autour de la cage, écoutaient sa musique.
Kika se trouvait justement derrière l’une de ces fenêtres. Comme chaque matin vers huit heures, elle observait la tour d’en face avec une paire de jumelle, son balcon du sixième, et le jeune homme assis sur le balcon. Le jeune homme, surtout.
Il était immobile. Elle pouvait presque distinguer la marque de son jean. Assis dans un coin du balcon, dos à la rue, les jambes contre son corps, il observait une cage. Que cherchait-il ? Kika n’en savait rien. Elle ne pouvait pas entendre le chant du canari. Elle ne pouvait pas comprendre le sens de cette habitude, de ce rite quotidien. Pourtant, elle sentait qu’il existait. Le jeune homme avait un je-ne-sais-quoi de tranquille qui la fascinait. Elle aurait voulu s’approcher de lui, pénétrer dans son monde, sentir avec lui ce quelque chose de calme et de rassurant qui semblait l’imprégner.
Kika songe à tous ces gens dont elle-même, qui le matin, ont à peine le temps de s’habiller et d’avaler un café. Lui, prend son temps ; contemple sa cage.
Celle-ci est fascinante. Sur son socle ovale, un tapis jaunie de mousse ; des barreaux en bois vernis. A l’intérieur se dressent deux brindilles collées, comme deux arbres minuscules. Sur une branche du premier, un petit récipient d’eau et de graines est accroché. L’oiseau quant à lui se pose en général sur le second « arbre ». Un morceau de bois tordu recouvert d’une épaisse peinture verte qui s’écaille. Entre les deux, une espèce de caillou, et derrière le caillou un énorme pissenlit dont la culture a dû coûter beaucoup d’efforts et de patience.
Souvent, lorsqu’il se relevait avant de quitter le balcon, Sylvain s’attachait à vaporiser un peu d’eau sur la mousse. Parfois, il lui arrivait de tailler une feuille trop large du pissenlit à l’aide d’une paire de ciseaux à ongle. Il pouvait aussi modifier un peu la disposition dans la cage en suppriment une branche ou en changeant un arbre. Un jour, il avait même essayé de découper des feuilles microscopiques dans un mince papier de soie pour les coller sur les branches dénudées des brindilles et masquer ainsi l’horrible peinture verte.
Sans doute se trouvait-il bien d’autres choses dans ce jardin minuscule. Nombre d'entre elles invisibles aux jumelles de Kika ; des détails, des mystères qu'elle comprendrait avec le temps et l'observation.
Soudain, Sylvain se lève. Il jette un regard pensif sur la rue qui les sépare. Surprise, Kika recule de quelques pas en tirant le rideau. Puis elle se rappelle que sa voiture est chez le garagiste et qu’elle doit prendre le bus, ce matin.
Près de l'arrêt de la ligne 45, un vieux platane était planté. Depuis le temps qu'il était là, il connaissait tous ceux qui avaient l'habitude d'attendre quelques minutes sous ses branches. En général, ils n’attendaient que le bus. Ils restaient d’ailleurs silencieux et il était rare que l'un d'entre eux prêtât attention à l'arbre qui lui faisait de l'ombre.
Sylvain, comme les autres, ne voyait rien ni personne. Ni les édifices urbains, ni les gens qui passaient, ni même la jeune et jolie femme qui l'observait du coin de l’œil.
Mais il s'adossa contre l'arbre et posa sa main contre son bois rugueux.
Puis ce fut comme s'il s'endormait. Ni la fille ni le platane ne parvinrent à attirer son attention. Il resta immobile tout contre l'arbre, et ses yeux, et son regard, n’avaient pas vraiment de consistance.
Bientôt, le bus apparut et il eut enfin un mouvement. Mais ce fut pour entrer et composter son ticket. Il s'assit à côté d'une fenêtre.
- Cette place est libre ? interrogea la fille.
Sylvain regarda autour de lui. Elle avait de brillants yeux, mais le bus était aux trois quarts vide. Il lui sourit et elle se mit à ses côtés. Il n'osa pas parler. Il préféra ne rien penser, mais dans un coin de son esprit une présence était apparut. Gêné, il regarda derrière la vitre l'ombre frémissante d'un platane ensoleillé.
Le vieil arbre, ravi de l'occasion, agita ses branches. Une petite brise envola quelques feuilles.
- Pendant longtemps, moi aussi j'ai eu un oiseau pour me réveiller le matin, dit-il.
- Qu'est-il arrivé ? demanda Sylvain.
- Il est parti l'année dernière.
- Pourquoi ?
Le platane ne répondit pas, mais il montra ses plaies. D'une branche qui s'était approchée de la route, ne subsistait qu'un large cercle noirci par le temps.
- Ne t'inquiète pas pour moi, dit l'arbre. Je suis trop vieux à présent pour les oiseaux, mais chaque matin, j'entends ton canari.
Le bus était déjà parti et Kika en tremblait presque de frustration. Rien. Depuis une semaine elle avait cherché à entrer en contact avec ce garçon, elle en avait rêvé, elle s'était inventée un millier de scénarios, mais même à côté de lui, rien. Elle ne parvenait pas à trouver quelque chose à dire.
Le bus s’immobilisa pour prendre de nouveaux passagers. Mais une femme en retard le manqua.
- Dommage pour elle, dit Kika dans l'intention de réveiller son voisin
Le véhicule prit de la vitesse. Pendant quelques secondes elle se demanda s'il avait bien compris que c'était à lui qu'elle s'était adressée.
Il lui sourit. Elle eut la désagréable impression qu’il se payait sa tête.
- Je vais à l'Université, continua-t-elle.
- Je vais à la bibliothèque municipale, dit-il enfin.
Il regarda ses yeux, elle soutint son regard.
- Tu es étudiant ? demanda Kika
- Non, je travaille là-bas.
Il regarda ses lèvres, elle regarda son cou.
- Tu ne fais pas d'études à côté, alors ?
- Pourquoi faire ? J'aime mon métier. Et puis j'ai suffisamment d'argent pour moi tout seul.
Il regarda ses, posés dans le creux de son épaule.
- Oui, bien sûr... commença-t-elle.
A nouveau leurs regards se croisèrent.
Elle rougit.
- Je veux dire... si tu es tout seul...
Elle baissa les yeux.
Les livres sont comme des cages qui abritent un jardin. Enfermés dans un papier souvent jauni par le temps, leurs histoires ne racontent bien souvent qu'un petit univers maladroit, fragile, dont personne ne peut croire à la réalité.
Les livres sont des histoires humaines sur un papier sans vie. Ce sont ceux qui parviennent à les lire qui leur donne une valeur. On n'apprend jamais grand chose en lisant, mais au moins on se reconnaît, on se souvient. Quelques émotions, quelques couleurs fugaces, parfois quelques erreurs, un sentiment que l'on découvre, et la lecture d'un livre devient une méditation, une découverte de soi.
Sylvain aimait se regarder dans le miroir des livres. Il retrouvait chaque jour, à la bibliothèque, une parcelle de son jardin, un morceau de cage personnelle. Et même s'il avait conscience de l'étroitesse de celle-ci, des limites de son être, il aimait contempler ne serait-ce que sa simplicité.
Aujourd'hui cependant il manquait quelque chose. Il ne s'était jamais senti aussi vide. La journée glissa lentement avec le soleil, et les livres ne semblaient révéler que sa futilité. Une cage est une cage, on ne sort pas de son être...
Le soir après ses cours, Kika réalisa qu'il lui manquait un livre. Naturellement, elle pensa que la bibliothèque municipale serait mieux fournie que celle du campus.
En parcourant les salles au hasard, dans le silence de la bibliothèque, elle rencontra Sylvain qui rangeait une étagère.
- Bonjour, dit-il en la remarquant enfin. Il poursuivit son travail, et Kika eu une nouvelle fois l'impression qu'il se payait sa tête.
- Je cherche un livre, indiqua-t-elle. Sur le climat du proche orient.
Il sourit en la regardant.
- Ici ce sont les romans, dit-il. Le secteur universitaire c'est au troisième étage. Mais on ferme dans cinq minutes.
A moitié confuse et un peu déstabilisée, Kika eut tout à coup l'impression d'avoir été ridicule.
- Euh... oui, pardon. Excusez-moi, dit-elle avant de repartir.
- Attends !
Il laissa ses livres sur un chariot et s'approcha derrière son dos.
- S'il te plaît, attends-moi...
Le parc était plongé dans la nuit, les lampadaires blancs détachaient de longues ombres. Les astres nocturnes et la lune parmi eux, observaient Sylvain et Kika se parler sur un banc. Leur discussion entre eux, fut comme un lien. Comme un rapprochement de deux cages.
A l’horizon, une rangée d'immeubles obscurs et plusieurs centaines de fenêtres. Les lumières de la nuit parfois s’y reflétaient
- Je me demande souvent ce qu'il y a derrière ces vitres, dit Sylvain. Pour moi, c'est comme si elles cachaient toute une vie entière, unique, qui nous est entièrement étrangère…
- Pas avec une paire de jumelles, corrigea Kika.
Sylvain remarqua son sourire, mais poursuivit sa réflexion.
- Ce n'est pas pareil. Avec des jumelles tu vois, mais tu ne construis aucune relation.
- Comme tu as raison! dit-elle.
Elle posa un doigt sur son front.
Il restèrent silencieux quelque temps. Parfois, ils n’osaient se demander ce qu’ils faisaient l’un à côté de l’autre. La lune, pour sa part, sut tout de suite que ce couple avait un avenir devant lui.
- Tu sais, dit Sylvain, j'ai un ami qui n'a jamais quitté la place où il vit. Il reste sur sa terre à regarder les autres. Il vivait avec un oiseau.
- Et alors ? demanda Kika.
- Alors il n'a jamais rien fait de sa vie parce qu'il ne voulait pas quitter son oiseau. Doucement il est devenu vieux, et l'oiseau est parti. Un matin, il s'est retrouvé seul.
Kika regarda les immeubles avec un sentiment coupable. Une fenêtre s’alluma comme un œil éclairé. Qui regarde qui ? Peut-être derrière la vitre y avait-il quelqu’un avec une paire de jumelles en quête d’un bonheur distant ? Mais que peut-il bien trouver ? Le bonheur c'est d'être et de croire au bonheur. Ce n’est pas de voir seul, mais de contempler le ciel ensemble. N'est-ce pas ce qu'elle avait cherché chez Sylvain ? Lui semblait être heureux de presque rien, tandis qu'elle cherchait toujours quelque chose.
Elle poussa un soupir, il osa mettre la main sur son épaule.
- Tu as froid ? demanda-t-il.
- Un peu.
- Nous ne devrions pas rester assis.
Mais ils ne bougèrent pas. La lune les observait toujours. Chaque nuit, elle voit des couples dont il ne reste qu'une déchirure profonde. Ceux-là même qui avaient voulu aimer sans risquer une partie de leur être. Elle comprenait les paroles du platane et de Sylvain.
Lui aussi avait froid, mais ils ne bougèrent pas. Le froid recouvrit les immeubles et l'automne arriva derrière lui. Des feuilles s'envolèrent. Dans la ville entière se leva un vent d'hiver.
Il fit froid tout à coup. Trop, sans doute, pour un canari. Le vent avait emporté les touffes de mousse de la cage restée sur le balcon, cassé en deux le petit arbre. L'oiseau s'était débattu pendant plus d'une heure. A bout de force, il était tombé, mort, au milieu du pissenlit, la tête sur le caillou.
La lune, qui avait assisté à la scène, se consola en pensant que d'ici cinq ou six ans, Sylvain et Kika auraient une maison à eux. Avec un grand jardin.
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05/06/2005
Stylo bleu
Stylo bleu
bleu sans ciel
ciel sous verre
vers plus loin.
Loin de tout
toute vie
vide et boit
boit plus pauvre.
Pauvre hélas !
las d'attendre
tendre un fil
filer loin.
Loin plus vert
ver sous ciel
ciel sans bleu
bleu stylo.
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