27/03/2005

En attendant l'aurore

Il faisait presque nuit quand je me résolus à rentrer. La place se vidait lentement ; il commençait à faire froid. Par-ci par-là, le long des façades, on tirait les rideaux et on allumait les lumières dans les chambres. Des ombres floues apparaissaient entre les murs, petits morceaux de vie, petites fenêtres jaunes, petits pantins indifférents qui décoraient la place tout autour de moi, autour d’un banc où je m’étais assis, que je ne parvenais pas à quitter, attentif, fasciné, malgré ma résolution.

Et sur la place, tandis que la nuit tombait, les quelques passants marchaient d’un pas pressé, en silence, d’une porte à l’autre, d’un mur à l’autre, vers leur foyer ou leur famille. Et les fenêtres s’allumaient, s’éteignaient, et les rideaux restaient tirés, et les petites ombres floues s’agitaient sans un bruit.
Moi, je restais assis. J’avais fermé mon livre, ramassé mes affaires. Je m’apprêtais à partir, mais je restais là, au milieu de mon action, ne parvenant pas à détourner le regard des façades, des vieilles bâtisses biscornues qui emportaient leurs habitants dans la nuit.

Assez loin d’ici, dans un quartier tout différent, mon petit appartement m’attendait lui aussi derrière ses fenêtres, dans sa douceur silencieuse, dans sa patiente solitude. Les rideaux n’étaient pas tirés, les lampes restaient éteintes. Pourtant, je restais là, comme une statue, comme si une partie de moi avait décidé de se fondre dans le décor, de faire partie du paysage et de se transformer en petit objet immobile, tranquille.

Depuis quelques semaines, j’avais pris l’habitude de venir sur ce banc, pour lire. Quelques fois, je me contentais de garder mon livre à la main sans l’ouvrir, et je regardait les arbres de la place, pour méditer, pour me souvenir de l’endroit où, Rachel et moi, nous venions quelques fois. Ici, je me sentais en harmonie avec mes émotions, mes souvenirs, et avec la lumière du soir.

Le fantôme apaisant de Rachel flottait dans l’air, à l’endroit où elle s’était assise, où nous nous étions posés, où nous avions parlé…

C’était elle qui m’avait fait découvrir cette petite place. Coincée au cœur de la ville, les maisons se serraient tout autour, la protégeant de l’agitation, loin des grandes artères et des rues commerçantes. On ne pouvait y accéder que par un étroit escalier qui longeait les vieux murs ou par une ruelle piétonne qui descendait en direction de l’église. Il n’y avait pas de boutique, à peine un kiosque à journaux.
Trois vieux figuiers se dressaient derrière les bancs. Leurs troncs noueux et tordus s’inclinaient les uns vers les autres, si bien qu’au milieu de la place leurs branches se mêlaient. Rachel disait qu’ils se parlaient, que c’était trois frères jumeaux qui s’étaient retrouvés après une longue séparation.

Les discussions avec Rachel avaient une saveur aigre-douce. Elle disait qu’elle rêvait de beauté et qu’il n’existait rien de plus beau qu’un arbre. Je répondais que j’aimais les voyages et l’automne et que ma vie était un amoncellement de feuilles qui volaient au gré du vent.

Il faisait tout à fait nuit à présent. Il faisait silence, aussi. Non, Rachel n’était pas là. Même la place paraissait grande. Les lampadaires projetaient de longues ombres fades à mes pieds. Je fermai les yeux, comme s’il était possible d’entendre à nouveau l’écho de sa voix prise au piège dans un obscur recoin. Mais rien. Seuls les souvenirs laissaient entendre un murmure étouffé.
Rachel disait qu’elle aimait mes idées de bohème, qu’elle était prête à me suivre, loin des forêts, sur les plaines sans fin de mes rêves. Elle disait aussi, parfois dans un murmure, que la beauté mettait du temps à se construire, et qu’elle saurait me l’apprendre.

- Ça va, monsieur ?
Je sursautai. Un vieil homme s’était approché tandis que je fermais les yeux.
- Vous allez bien ? demanda-t-il.
- Oui, oui, je vous remercie.
- Faut pas dormir là, hein… il va faire froid cette nuit.
Il s’assit à mes côtés pendant que je lui expliquais que je n’avais pas l’intention de dormir ici et que tout allait bien.

Il hocha la tête en silence, et il resta assis.

A nouveau, j’avais envie de partir, mais je sentais que ce ne serait pas très poli. Le vieil homme, qui avait cherché à m’aider, ne bougeait pas. Il ne me regardait même plus. Mais comme de mon côté je n’avais pas l’intention de commencer une conversation, nous restâmes l’un à côté de l’autre, sans rien nous dire. Les minutes passèrent.

- Vous vivez seul, n’est-ce pas ? dit-il enfin.

C’était à peine une question, presque une affirmation. Peut-être pensait-il que si je n’avais pas été seul, je ne serais pas venu ici, à cette heure-ci, et je ne serais pas resté, et je n’aurais pas pris le temps de contempler… de contempler quoi ? Une place vide dans la nuit.

- C’est mauvais la solitude, vous savez. C’est dangereux. Cela noircit le cœur.
Il avait parlé à voix basse, sans prendre la peine de se tourner vers moi, à moitié pour lui-même.
- Que voulez-vous dire ?
Il ne répondit pas. Il regardait en face de lui, le dos voûté, les mains croisées entre les genoux. Il soupira.

Entre mes bras, Rachel était tendre et docile. Elle posait sa joue contre la mienne et elle fermait les yeux. Elle savait rester sans bouger, laisser son corps s’abreuver de ma chaleur, respirer mon odeur dans un lent rythme de vagues. Elle murmurait parfois un mot à mon oreille que je ne comprenais pas toujours. Puis sa main venait s’agripper à ma ceinture ou à mon pull, comme si elle voulait me retenir d’un départ annoncé. Moi, je regardais par-dessus son épaule. Mon corps semblait refuser de s’installer. « Pourquoi bouges-tu ? » me soufflait Rachel à l’oreille. « On n’est pas bien, ainsi ? Ne bouge pas. Tu ne sens pas la vie ? » Je sentais son corps contre le mien, mais il y avait une partie de moi qui attendait le vent.

Le vent ne se lève jamais quand on l’attend. Je voulais partir, rentrer chez moi, mais il y avait ce vieil homme à ma gauche, et il n’avait toujours pas répondu à ma question.

- Pourquoi dites-vous que la solitude est mauvaise ? demandai-je à nouveau.
- Elle est mauvaise, mais vous savez, parfois on ne s’en rend même pas compte. C’est une maladie, comme un cancer qui se développe en dedans, une obscurité qui s’étend. Le soleil se couche un soir et il ne réapparaît plus le matin suivant. Alors, on est plongé dans un trou et on finit par oublier la lumière qui luit encore au dehors.
- Mais on peut rencontrer quelqu’un…
Il haussa les épaules.
- Je me suis marié jeune, vous savez. Pendant quarante ans je suis resté fidèle à la même femme. Nous formions un couple, nous avons eu des enfants et fondé une famille… On n’est plus seulement soi dans ces cas là, vous comprenez ? Ça a du sens, une famille. Mais lorsque tout le monde part, se disperse aux quatre vents… alors on ne sait même plus qui on est...
Il se frottait les mains, comme s’il avait froid, comme s’il pétrissait un grain de poussière dans le creux de sa paume.
- Il ne s’agit pas de rencontre, mon ami, poursuivit-il. Il s’agit d’être soi-même, en symbiose avec ceux qu’on aime.
- Vos enfants ne viennent plus vous voir ? demandai-je.
Il ramena ses grosses mains sur son ventre et leva la tête vers un lampadaire blanc.
- Mes enfants ont passé la trentaine. Je ne m’occupe plus beaucoup d’eux, vous savez. Le cadet doit être un peu plus jeune que vous. Ils ne sont pas mariés et ils n’ont pas d’enfant. Je ne les comprends pas. Je ne sais pas pourquoi ils s’enferment comme ça…
- Et votre femme ?
- Elle est morte. Mais j’étais à ses côtés. Je lui lisais le journal. Elle voulait savoir tout ce qui se passait dans le monde, se sentir entourée d’humanité. Elle est morte accompagnée...

Il soupira et ferma les yeux, la tête toujours éclairée par le lampadaire. Il se taisait. A nouveau, je pensais à Rachel. Nous aussi nous avions parlé de l’avenir, mais pas au point de prévoir notre dernière scène, lorsque, fatigué par une longue existence, l’un de nous partirait sous le regard de l’autre.
Pour Rachel, l’avenir était au creux de mon bras, dans un petit coin de terre, à l’abri des murs d’une maison, quelque part dans une ville de province. Elle n’avait pas d’autre ambition que de vivre dans la sérénité tranquille d’un lieu où elle se sentirait chez elle.

Les branches des figuiers frémirent sur une brise légère qui se levait. Il faisait de plus en plus froid et je réalisais que je n’avais toujours pas bougé de mon banc. Le vieil homme ne me regardait plus, semblant perdu dans ses pensées. Je pris mon sac, le livre que j’avais à peine commencé de lire, et je m’apprêtais à me lever, lorsqu’un bruit de pas se fit entendre dans l’escalier.

Une femme en descendait précipitamment. Elle entreprit de traverser la place, la tête baissée, les bras serrés.

C’était elle. C’était Rachel. Elle passa rapidement près de moi, sans me voir.

Je me suis levé, j’ai tenté de la rattraper. Elle m’entendit et s’arrêta de marcher. Je voulais l’appeler, mais ma gorge était nouée.
- Rachel...
Elle se retourna. Elle leva lentement les yeux dans ma direction. Elle me vit, mais son visage ne frémissait même pas.
- Rachel…
Ma phrase restait bloquée sur son prénom. Je ne parvenais plus à penser. Rachel... Rachel... Ma main se posa sur son bras. Elle recula en baissant la tête.
- Mais que veux-tu à la fin ? fit-elle sans desserrer les dents. Mais qu’est-ce que tu veux ? Elle semblait presque supplier.
Elle me regarda sans bouger, en serrant son petit sac à main contre son ventre.
- Rachel…
- Tais-toi ! Tais-toi ! hurla-t-elle. Je ne veux plus te croire ! Je ne veux plus t’écouter ! C’est toi qui es parti, Romain ! C’est toi qui m’as quittée !
Elle posa la main sur son front. Masqua ses yeux.
- Rachel…
Elle releva la tête et serra les poings.
- Toutes ces histoires… tous ces mensonges… murmura-t-elle. Moi, je croyais en toi. Je t’aurai suivie dans tes délires !
Elle se retourna et commença à s’en aller.
- Rachel…
- Laisse-moi ! Laisse-moi tranquille ! cria-t-elle.

Elle remit son sac sur son épaule et poursuivit sa route. Son ombre s’évapora dans l’obscurité de la rue. Le bruit de ses pas rapides fut bientôt étouffé par le silence qui, de nouveau, prit possession la place. Sur le banc, le vieil homme avait disparu. Autour de moi, les lumières des fenêtres étaient allumées, mais les rideaux étaient tirés. Des ombres en forme de pantin s’agitaient dans les petites lucarnes jaunes. Il faisait sombre, il faisait froid ; pourtant, j’avais envie de rester là, debout, comme une statue, et d’attendre l’aurore.

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Commentaires

Comme cest beau,November!On attend la suite comme un bon roman dont on ne parvient pas à se defaire,on ne veut pas, d ailleurs, un bon livre,une belle histoire nous apporte tellement.
J espere qu un jour vous publierez, car vous avez un réel talent, celui des belles Plumes.
BISOUS SUCRES

Ecrit par : ESTELLE | 28/03/2005

Merci pour tous ces compliments, Estelle. Ton avis m'est précieux car il est à la hauteur de ta sensibilité.

Cette nouvelle est dédiée à une certaine Laetitia que j'ai connu il y a quelques années et que je n'ai pas réussi à comprendre et à aimer comme elle le méritait.

Elle est aussi le reflet de mon état actuel. Je rêve de mai mais je reste en novembre. Et j'attends une aurore qui ne vient pas.

Bises,

Ecrit par : NovemberLeaf | 29/03/2005

Cher November
Pour avoir été dans cet "état",je pense que nous avons le pouvoir de faire venir mai en novembre..Si,si, cest assez magique,faut etre un peu égoiste (je t en donne si tu en manques :-) et çà marche...Pourquoi attendre le calendrier si on en a décidé autrement?Notre état d esprit peut générer du positif, du bonheur,de la magie..Comme le pire.
Mais je sais aussi que parfois,si on reste en novembre, cest qu on a des blessures mal cicatrisées,mal refermées..Alors il faut beaucoup de force,et du temps pour refermer le tout..
Je tenvoi des pensées magiques et plein de bisous sucrés.
E.

Ecrit par : ESTELLE | 30/03/2005

Merci pour tes pensées magiques Estelle.
Mes blessures sont très superficielles et ne méritent vraiment pas qu'on y porte une quelconque attention. Mais elle m'aident à trouver une forme d'esthétisque dans l'écriture.
Je me complais à trouver du novembre dans le mai, sans doute parce que je n'ai pas connu beaucoup de novembre.
Les blessures des autres me font parfois plus mal que les miennes.

Merci encore pour tes visites régulières.

Ecrit par : NovemberLeaf | 01/04/2005

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