13/03/2005

La femme de Sarajevo

A Sarajevo, sur l'avenue principale, il y a une vieille obèse qui se tient au milieu de la foule. Les gens qui passent ne la voient ni ne l'entendent, traversant la ville ainsi qu'ils le font ailleurs dans le monde. Les autochtones sont pressés et vaquent à leurs occupations. Les militaires sont prudents et scrutent les autochtones avec attention. Les rares touristes quant à eux, flânent avec leurs appareils photos. Il y a aussi bien entendu, des indigènes qui scrutent, des touristes pressés, et quelques militaires qui prennent des photos.

Dans ce brouillon de capitale, la vieille se tient face à tout le monde, les bras en croix. Elle porte des doigts épais à sa bouche et les tend vers le peuple.

"Soyez béni", marmonne-t-elle, "Que Dieu soit avec vous." Mais personne ne répond, personne ne la regarde ou pense à dire "merci". Elle restera des heures entières au beau milieu de l'avenue, à bénir chaque personne qui passe.

J'ai revu cette femme dans le quartier à flanc de montagne où je loge. Assise devant une épicerie, sur la bordure d'un trottoir, elle fumait une cigarette en regardant le ciel. Il y avait un sac de provision a ses côtés, sans doute venait-elle de faire ses courses. Lorsqu'elle m'a vu, elle s'est levée et a tendu les bras vers moi: "Béni sois-tu", m'a-t-elle dit de son regard. Puis elle s'est tournée vers la ville en contrebas en faisant les mêmes gestes: "Béni sois-tu, Sarajevo". Dans son corps monstrueux on aurait dit qu'elle dansait.

Les gens d'ici disent qu'elle est folle.

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