02/03/2005

Le Cimetière de Mostar

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Il n'y a pas de plus bel endroit à Mostar que son cimetière. J'aime m'y promener. Quel contraste avec les bâtiments désagrégés du centre ville, murs de poussière et ocres sales. C'est l'endroit où l'on peut respirer le parfum et les couleurs des fleurs et des arbres. Là, passe la moitié de la ville, hommes, femmes et enfants. Trente secondes de pose à genoux, ou la tête courbée vers le sol, ils sont là en pèlerinage.

Si l'on attend la larme ou l'étreinte de deux vieillards endeuillés, on est déçu. Ici, la dignité est plus importante qu'une simple pose photographique.

Le cimetière de Mostar s'étale un peu partout dans la ville, c'est pour cela qu'il est si difficile de se rendre compte de sa taille. A chaque quartier pilonné, bombardé, on a construit un petit cimetière tout neuf. Une rangée ou deux de tombes simples avec une plaque en bois et des fleurs. Il est impossible de l'éviter. Il est présent partout, le long des rues. Dès que l'on croit le quitter, il revient au détour d'un chemin.

La plupart du temps, comme on n'avait pas la possibilité, pendant la guerre, de déplacer les cadavres, on les a traînés jusqu'au parc ou au jardin du coin. Là, ils reposent depuis lors.

Il devait y avoir bien des hommes courageux pour entreprendre une pareille tâche. Je les imagine attendant un moment de répit (Probablement un de ces jours où le temps est tel que ni les Croates, ni les Serbes n'ont le courage d'attaquer) et partir creuser pour un ami ou un parent. Ils creuseront sans rien penser, machinalement. Par habitude plus que par soucis de préservation, il épargneront les bosquets de roses et les petits jets d'eau

Tant mieux pour le touriste qui pourra, dès la guerre finie, apprécier la beauté et la fraîcheur du cimetière de Mostar. C'est en effet de tous les endroits, celui qui est le plus agréable pour se reposer en dégustant une glace à 100 dinars. Ici, tout est calme, tout est en ordre, rien n'est détruit. Bien sûr, les tombes n'ont pas la prestance de celles en France, mais elles s'intègrent mieux, par leur simplicité, et parce qu'elles sont fleuries tous les jours, au cadre naturel du parc. Elles sont très homogènes en fait. Parfois, une petite fantaisie: La photo noir et blanc du défunt, une maxime imprimée au dos d'une pierre, un passage du Coran sur une stèle de bois. Rares sont les tombes luxueuses.

Passant de l'une à l'autre, ma première réflexion fut de me demander pourquoi ils n'avaient pas mis le mois et le jour de la mort, au lieu de l'année, toujours la même: 1993. Peut-être comprenait-on mieux, à force de voir la même date se répéter tant et tant, l'horreur de la guerre. 1993. Quand je pense à tous ces gens dans le monde qui ont fêté cette année sans le savoir... Et peut-être qu'à Mostar, ils l'ont fêtée avec plus d'espoir encore, parce qu'ils savaient justement. Ils allaient construire ce cimetière dans la foulée.

Il y a une tombe qui est un peu plus belle que les autres, un peu plus grande, avec une dalle en marbre rose. Je me demande qui était cet homme, s'il avait été un héros, s'il avait sauvé des vies humaines... mais non, il s'agit d'un enfant. Né en 1993.

En regagnant la rue, on est presque soulagé de revoir ces façades ravagées et ces maisons sans toit. Malgré la chaleur étouffante et le soleil de plomb, on se prend à respirer plus librement. C'est vrai, depuis deux ans maintenant que la guerre est finie à Mostar, rien n'a été vraiment reconstruit. Mais peut-on reconstruire un pont de 400 ans? Peut-on refaire les mêmes bâtiments anciens ? Le théâtre style XIXème, les maisons individualisées par les siècles ?

Bientôt, des promoteurs occidentaux viendront avec des plans, exposer leurs nombreuses idées pour un nouveau Mostar. Puis viendront des camions et des grues, et des hommes des quatre coins du monde. Tant de machines! Mostar sera un vaste chantier. On la rendra un peu plus belle. Ici, on creusera une rue; là, on ajoutera un pont sur la Neretvale; là-bas, il y aura un grand centre commercial dont les panneaux publicitaires illumineront la nuit de rouge et de bleu.

Tant de gens viendront à Mostar, tant de gens qui sont parti pendant la guerre et qu'on ne connaît plus, il y aura tant à faire, tant à construire, que personne n'ira plus dans les cimetières. Les fleurs lentement se dessécheront. Les tombes vieilliront, toutes seules...

Un jour, parce qu'il voudra construire un grand immeuble de 15 étages pour faire face au retour des derniers réfugiés, le maire s'exclamera que c'est tout simplement insalubre d'avoir un cimetière en plein milieu de la ville.

Alors, il proclamera qu'en mémoire de cette affreuse guerre, en sera construit un autre au sud-est, sur un champ de maïs. Au centre, on érigera un monument en l'honneur de telle ou telle personnalité de Mostar qui s'est sacrifiée pour telle ou telle raison. Après quelques discussions et beaucoup de promesses, les familles accepteront de déplacer leurs morts. Alors, une à une, les tombes viendront remplir ce vaste terrain.

A ce moment seulement, Mostar redeviendra une ville comme les autres. Il y aura de grands bâtiments tout neufs, il y aura des parcs avec des enfants, il y aura des cimetières là où il faut, entourés de murs.

Seuls quelques nostalgiques iront verser une larme dans le nouveau cimetière.

Et ils se souviendront.

Commentaires

joli récit de voyage...

** bisous **

Ecrit par : stella | 05/03/2005

Merci beaucoup.
Je précise que j'ai un problème avec mon blog et que je n'arrive pas à mettre plus d'un objet dans chacune des colones à cause d'un méchant bug.
Ca serait cool si l'équipe de blogspirit pouvait faire quelque chose !!!

Ecrit par : Novemberleaf | 05/03/2005

J étais partie là bas, à vous lire.....
Le sujet m a interpellé,j aodre la sérenité et les vibrations multiples des cimetieres.
BISOUS SUCRES

Ecrit par : ESTELLE | 23/03/2005

Merci Estelle,

J'ai commencé à écrire ce texte à Mostar même. J'avais 20 ans. J'étais très impressionné par ce lieu et par l'ambiance qui s'en dégagé. On ressentait des vibrations et de la douleur. La douleur était celle des proches qui venaient fleurir les tombes tous les jours.

Je ne suis plus retourné à Mostar depuis. J'espère qu'ils ont de vrais jardins avec des enfants qui jouent au balon, plutôt qu'avec des tombes.

Ecrit par : Novemberleaf | 27/03/2005

Pour Mostar,

Il y a aussi l'immense cimetière orthodoxe accroché à la colline.
Le texte est beau.
Je n'ai rencontré là-bas que des gens à qui il manquait quelqu'un

http://www.jmrw.com/Abroad/Balkans/Mostar/index.htm

Ecrit par : Tantale | 17/06/2005

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