29/01/2005
Ma femme

Ma femme. Chaque nuit, je rêve qu’elle me parle. Mais elle dort d’un sommeil long et tranquille. Le matin, quand je prends l’autobus, son visage m’accompagne sur les murs qui défilent. Elle a le sourire un peu froid, un peu amère, d’une statue qui souffre. Elle a le regard fixé sur un horizon lointain, mais dans les soubresauts de la route je transperce la ville. Des inconnus s’assiéent et se lèvent. Ils me regardent à peine et s’évaporent déjà.
Ma femme. Elle garde son mystère dans une boîte en fer, mais elle connaît par cœur chacun de mes secrets. Elle sait jusqu’où je ne peux pas aller. Elle me guide à mon bureau, dans mon travail, dans chacun des choix que je fais. Elle me prend par la main et elle tient mon stylo. Mais elle n’ouvre plus sa porte aux étrangers qui me ressemblent et cela fait bien longtemps qu’elle ne sait plus pleurer.
Ma femme. Si parfois je pleure, c’est parce que je pense à elle. Mais il m’est impossible de rire très loin de son image. Elle a tracé à la hache les frontières de mon cœur et celui-ci la suit comme un toutou docile. Il ne cherche plus de rencontres au hasard. Les amis qui me parlent sont comme des étrangers. Leurs phrases creuses glissent sur mes épaules et je regarde à travers eux l’univers qu’elle me promet toujours.
Ma femme. Son parfum est celui d’un long automne. Il a la fraîcheur d’un parc à l’aube de l’hiver. Dans sa chambre résonnent les chants des oiseaux. De nombreux amis l’entourent, mais le soir, elle m’attend toujours dans un silence digne et serein. J’ai acheté des fleurs que je pose auprès d’elle en arrivant. Ma main tremble dès que je l’aperçois. Elle a sa tombe, au loin, dans la dernière rangée.
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